Trois p'tits chats

 

Quelle déception ! Son chef lui avait refusé le télétravail alors que cela devenait de plus en plus fréquent dans les autres services. Ce n’était certes pas le type de fonction qu’elle exerçait qui l’en empêchait, puisqu’il n’y avait ni clients à rencontrer ou à recevoir. Elle avait été chargée de monter les dossiers et le temps des archives qui dorment dans un sous-sol sombre, dans un service documentation qui sent le moisi, était révolu. Tout était numérisé. Alors quel était le problème ! De plus, elle avait des années de service à son actif et avait espéré que cela aurait été pris en compte. Ben non !

 

Toutefois, la décision était tombée sans compter sur les trois jeunes du service qui, nouvellement promus au niveau supérieur après une longue période de probation, avaient annoncé au chef à peine quelques semaines plus tard et quasiment les uns après les autres comme des cartes que l’on abat, qu’ils démissionnaient, car Toronto était décidément trop loin de la famille au Québec (traduisez les chums) et la Ville-Reine était bien pour étudier, mais pour y travailler toute la vie... Sitôt le dernier sorti de son bureau, le chef, comme mu par des ressorts, avait sauté sur ses pieds et était monté quatre à quatre voir la direction des Ressources humaines car vous rendez-vous du coût d’une période d’essai aussi longue, vous rendez-vous bien compte ?! Trois ! On ne peut les laisser quitter comme cela ! …Mais qu’avaient-elles suggéré ces Ressources humaines au bout d’un long dialogue échaudé ? Eh bien, pour retenir ces trois jeunes pourquoi ne pas leur proposer le télétravail, « car le temps était révolu des archives qui dorment… ». 

 

Leur collègue avait perçu le remue-ménage entre la direction et son chef et comme tout un chacun tentait de savoir que pouvait en être la cause, mais chacun se faisait discret, jusqu’au jour où le chef la convoqua. « M… ! Qu’ai-je fait ! » Dans le bureau se trouvaient les trois jeunes l’air penaud. « Et ceux-là, qu’ont-ils fait ? » Le chef lui avait demandé de fermer la porte et s’était éclairci la voix pour leur apprendre que leur demande de télétravail avait été acceptée et que s’ils voulaient bien remplir les formalités et signer…  

 

 

Héhé ! On peut jubiler pour moins que cela. Désormais elle serait au poste à la première heure et s’arrêterait pile à quinze heures trente. Ainsi les bois qui bordent la rivière seraient à elle et au toutou. Dans la journée, elle deviendrait dame de compagnie pour Nestor le chien, sans oublier le gros matou et elle ne lésinerait pas sur le nombre de coucous au voisinage. Les soirées seraient plus longues. Vivre… Bref, même si les horaires étaient forcément rigides, c’était tout bénéfice.

 

Ne restaient que les réunions mensuelles pour lesquelles elle devrait se rendre au bureau. Sachant que le chef n’avait jamais été favorable au télétravail, pire, qu’il le réprouvait mais n’avait fait que se plier à une nécessité, elle appréhendait ces rencontres. Toutefois, en sortant de la première réunion, elle avait croisé son regard et dans sa tête était parti telle une flèche, sans qu’elle puisse la retenir, un « Gningnin, na ! » et depuis – mystère insondable des luttes silencieuses – le chef n’avait plus jamais croisé son regard…

 

Quant aux trois jeunes, lorsqu’elle les revoyait c’était une rondine enfantine qui lui venait à l’esprit : Trois p’tits chats, trois p’tits chats, trois p’tits chats chats chats, Chapeau d’paille, chapeau d’paille, chapeau d’paille paille paille…