Ciel de neige

 
 

Du fond de l’horizon du lac Ontario venaient des vaguelettes qui s’écrasaient les unes après les autres sur le rivage dans un clapotis de jacasseuses auquel seul le souffle de la brise répondait. Un peu de feuillage s’agitait. Nulle solitude pourtant. Ici, le chemin s’arrêtait dévoilant le lac et, au loin, les monts. Aucune allée cavalière en ces contrées, elle avait pris un chemin sinueux… C’était l’automne et les feuilles bruissaient sous ses pas ou, avec leurs couleurs de saison, virevoltaient au-dessus d’un chemin parfois boueux. Elle évitait les flaques d’un saut, puis remettait sa capuche en place. Une bruine légère humectait la nature.

 

Elle respira profondément devant le paysage et le lac à ses pieds. Tout à coup un souvenir ancien ressurgit du fond de sa mémoire : elle se souvint de Francine, de son regard émerveillé levé vers le ciel. Le nez collé à la vitre, elle s’était exclamée « Oh ! Un ciel de neige ! » Le regard de Francine était suspendu aux nuages qu’un soleil obstiné tentait de percer, les enveloppant d’un manteau d’or inespéré, rare et précieux. L’image était biblique. Mais plus encore que le ciel de neige, c’était Francine qui lui revenait en mémoire. Elle avait suivi son regard un peu interrogative, surprise qu’un ciel de neige puisse vous arracher aux mornes soucis. Francine, comme la plupart des pensionnaires de ce foyer de jeunes filles de la banlieue parisienne, avait quitté le foyer parental à la suite d’une intervention des services sociaux. Les histoires de chacune, si elles différaient, racontaient une misère d’enfant qui se lisait encore sur leurs traits. Francine avait eu la tristesse de perdre de vue un petit frère et un grand frère dans la fracture.

 

Elle respira encore devant le paysage en songeant à Francine, à son chagrin, à son regard levé vers l’or des nuées. Francine possédait tout un trésor, car le chagrin, le regret d’un être cher, elle, à l’époque, ne savait pas ce que c’était. Elle ne le savait pas. Elle ne regrettait quiconque laissé ailleurs. Et puis, un ciel de neige paré d’une cape d’or… Francine possédait déjà plusieurs trésors.

 

Elle ne pouvait détacher son regard du paysage. Elle avait fini par acquérir ces trésors et découvrait aujourd’hui, enfoui dans sa mémoire, qui les avait déposés à ses pieds.