C’est la fête

 

Il avait proposé de les raccompagner après la réception du 14 juillet, un pot offert en après-midi par le consulat et où ils avaient eu le plaisir de revoir toutes les têtes familières qu’ils n’avaient pu croiser depuis quelque temps. 

 

Ils avaient revu Titine qui, avec sa voix de soprano, avait entonné La Marseillaise sans attendre le signal convenu du maître de cérémonie, premier chahut qui avait donné immédiatement une tonalité bien française à la soirée. Ils avaient revu Webert, un pilote d’hélico qui aimait rentabiliser l’appareil en fin de semaine en prenant à bord des visiteurs désireux de survoler les chutes du Niagara. Il s’était plaint de son obligation d’être à la réception, son patron étant absent, et de la perte financière que cela représentait. Pourtant, se lamentait-il, il s’était donné la peine d’apprendre par cœur tout ce que l’on pouvait savoir sur la péninsule du Niagara ! « Saviez-vous que le confiseur Laura Secord a pris son nom d’une héroïne, une paysanne qui avait vu les Américains marchant armés pour affronter les Canadiens, le saviez-vous ? Elle a couru des heures dans la campagne pour avertir les Canadiens ! On peut visiter sa maison à Niagara-on-the-Lake. » Ils le remercièrent pour ce point d’histoire et s’inscrivirent à une visite en hélico puis s’éclipsèrent se mêlant aux invités. Ils avaient revu Pognon, un bon copain ainsi surnommé car il était obsédé par la chose. Il arborait un air réjoui ; ils en conclurent que les affaires étaient florissantes, mais se gardèrent bien de lui poser la question, car Pognon pouvait se lancer sur un exposé sur l’économie du pays, suivi d’un exposé sur l’économie qui lui-même était suivi… Ils avaient donc appris à éviter soigneusement le sujet. Toutefois, ce jour-là, il accompagnait Titine au piano et la menace était minimale. Ils lui demandèrent de s’inscrire à une visite des Chutes du Niagara en hélico. Ils avaient revu Sylvaine, une Française qui faisait le va-et-vient entre le pays et le Canada et en rapportait toujours de nouvelles chaussures et lui demandèrent de s’inscrire... Puis ils étaient tombés sur Yolande qu’ils croyaient en vacances, ce à quoi elle répondit qu’ils n’avaient rien compris et se demandèrent si elle s’inscrirait... Ils revirent Élian accompagné de sa femme et trinquèrent tous ensemble. Ils leur suggérèrent de s’inscrire à une visite en hélico.


Lorsqu’ils quittèrent le consulat, ils virent que Webert avait abandonné son air grognon. Ils montèrent en voiture, mais l’une d’entre eux sans doute inspiré par Titine se mit à chanter à tue-tête La Carmagnole.  Le conducteur fit une embardée heureusement sans conséquence fâcheuse, mais la regarda de travers dans le rétroviseur. Elle bredouilla qu’elle avait l’habitude de chanter en voiture et que c’était un chant de circonstance après tout. Il lui répondit qu’elle aurait pu prévenir, car chanter La Carmagnole en breton… Mais bon, elle avait trinqué avec Philippe, Jean, Willie et tous les autres.