Yonge Street

 

 

La rue Yonge appartient à l'histoire du pays. Tombée dans l'oubli depuis la construction du réseau routier moderne, elle était destinée à relier les rives du lac Ontario, au sud de la province, au lac Simcoe et à la baie Georgienne, situés au nord. Un habitant de l'Ontario voudra l'emprunter un jour ou l'autre dans sa vie. Pour elle, ce jour était arrivé. Elle redescendrait à Toronto par la rue Yonge, c'était décidé : « Vous roulez, vous roulez et vous arrivez à Toronto, en pleine ville », disait-on. La notion qu'une rue s'échappe d'une ville pour traverser la campagne, les bois, en fait tout un pays, était plutôt insolite. C'est comme si d'un quartier de Lille, une rue Victor Hugo traverserait la France entière pour déboucher sur la Cannebière. On ne manquait jamais d'ajouter qu'il fallait faire attention aux feux de circulation. Il y en avait auxquels on ne s'attendait pas.

Et c'était vrai. Au milieu de nulle part, elle était tombée sur un feu rouge. En plissant les paupières, elle s'était rendue à l'évidence. Devant elle, en rase campagne, dans le crépuscule, se dressaient des feux de circulation. Et c'était au rouge. La situation était passablement burlesque. Fallait-il vraiment s'arrêter? Elle hésitait encore lorsqu'un tracteur, sortit d'on ne sait où, passa tranquillement au vert.

Elle ressentit tout à coup sa fatigue et décida de faire halte chez une compatriote, Monique, originaire du Poitou. Elle vivait dans les environs depuis de nombreuses années, dans une ferme, sur ses terres, non loin d'un lac. C'était une maison de briques à deux étages, en L, une architecture fréquente dans le coin, impossible à chauffer en hiver, mais agréable à l'œil. Les dépendances à l'allure typiquement nord-américaines apparurent bientôt se découpant dans le couchant :  le silo, le toit à pans de la grange et les remises.

À la campagne, le visiteur est le bienvenu et elles se connaissaient de longue date. Sur le perron, orné de ces bois sculptés qui font ici le charme des façades, Monique l'invita à se rafraîchir, puis, agitant une notice lui dit qu'elle tombait pile car elle était coincée avec un appareil à monter. Elle lui prit la notice des mains machinalement, mais l'abandonna aussitôt. Les notices, en Amérique du Nord, sont notoirement éprouvantes; les explications sont noyées sous une profusion de détails inutiles qui découragent les esprits les plus vifs. En revanche, les appareils sont relativement faciles à monter. L'un compense l'autre. Et les pièces s'étaient emboitées sans aucun mal. Pénard.

Le lendemain, elle reprit la route. Elle n'avait pas abandonné l'idée de faire la rue Yonge et, bien entendu, de ralentir aux approches de la ville lorsqu'elle apercevrait l'une des premières pompes à essence de l'Amérique, vestige oublié au bord de la rue Yonge, mais qu'il fallait regarder en passant comme un rituel. Toutefois, à peine eut-elle parcouru quelques dizaines de kilomètres qu'elle vit des feux de circulation. En rase campagne. Et le feu était au rouge. Bon, il était où ce tracteur.