Vente sur catalogue

 


Une chaleur accablante écrasait Toronto. Elle s’en allait bosser. C’était une grosse entreprise de vente sur catalogue qui couvrait tout le Canada et plusieurs états américains de l’autre côté de la frontière. Elle avait décroché ce petit boulot qui lui permettait de payer ses études, car elle parlait français. Son travail lui demandait de téléphoner au nord de l’Ontario pour prévenir une cliente Franco-ontarienne qu’elle l’appelait de Toronto pour l’aviser que l’article commandé serait en retard. Elle avait appris à aimer les réponses de ces gens taillés à coups de serpe : « Vous m’appelez de là-bas pour me dire ça ! Ben lo lo… lo lo ! » La première fois, elle était restée interdite, car envoyer paître un mal élevé lorsque l’on est au travail c’est faisable, mais délicat, et l’employé a tout intérêt à bien consulter le règlement interne. Elle s’était sentie démunie et avait laissé un silence gêné s’écouler juste un peu trop longtemps ce qui avait permis à son interlocutrice de reprendre sur le même ton : « Hè ! T’es toujours lo, toué ?! » Elle s’était recroquevillée au bout du fil, mais était parvenue à articuler faiblement « Vvvvoui » en se demandant comment se faisait-il que nul ne l’avait prévenue que la vente sur catalogue était une joute verbale avec vainqueur et perdant et qu’aucune formation préalable n’était prévue ?!

Toutefois, elle s’était ressaisie depuis ce baptême du feu et se faisait un plaisir de répondre aux quelques rares grincheuses un « Oui, c’est cela, de Toronto ! » sur un ton plein de sourires, en espérant vaguement une suite mal embouchée dont, désormais, elle raffolait. Parfois, il lui fallait annoncer que l’article était épuisé. Invariablement, la réponse était « Y'est quoué, l’artique ?! »

Sa chef était une compatriote originaire de Normandie avec qui elle déjeunait régulièrement. La présence française au Canada, discrète dans toutes les sphères, l’avait quelque peu déstabilisée. Sur le sol français, elle, ancienne soixante-huitarde et Parisienne, n’avait perçu ses compatriotes qu’en fonction de classes sociales pour toujours divisées, à travers « la Nation » et à vrai dire, oui, dans les habituelles querelles gauloises. Toutefois, en terre étrangère, voilà qu’elle en était venue à ne voir que leur francité, que ce qui faisait appartenance à la France. Qu’il soit haut fonctionnaire, restaurateur ou chauffeur de taxi, elle ne percevait que le Français en eux. Intérieurement, une petite voix l’interpellait : « As-tu vu comment elle mange avec couteau fourchette ?! » ; « As-tu vu comment il a tenu la porte pour te laisser passer ?! » ; « As-tu entendu les gros mots ; pas d’excès, mais il y en a ! Ouyouyouille ! »

La Normande était restée chic. Quant à elle, elle avait fini par chausser des baskets et circulait avec un petit sac à dos à l’américaine. Elles s’entendaient bien. Parfois, se joignait à elles une autre compatriote, Savoyarde d’origine, laquelle avait pour habitude d’épiloguer sans fin sur le temps qu’il fait. La Normande en avait déduit que le temps en Savoie devait être un sujet très important quand la Parisienne n’en avait rien pensé. Constat inattendu, elle aimait la compagnie de ses compatriotes peu importait la qualité de la conversation ; cela tenait à peu de choses, de toutes petites choses que l’on peut nommer codes, qui relèvent de la culture, et que l’on a intégré sans même le savoir, dont on n’a pas conscience, mais que l’on respecte, qui nous distingue et que l’on reconnaît chez l’autre… une fois hors de notre pays.

Partir pour enfin se rencontrer. Partir pour apprendre que l’on ne savait rien des nôtres.