Toronto Sitcom

 

Je suis un révolté. J'ai fait mes classes durant la guerre du Vietnam. C'était l'époque des draft dodgers.* J'ai fini par suivre le mouvement et je me suis réfugié au Canada, à Toronto, où j'attends toujours l'amnistie. Je suis professeur d'université, mais je ne peux enseigner que de nuit. Cela me vaut toutes sortes de mesquineries de la part de l'administration qui refuse en hiver de laisser le chauffage dans l'aile du bâtiment où se trouve ma classe.

Comment voulez-vous donner un cours sur le système pénal, ses origines en Grande-Bretagne, son développement en Amérique, relevé de quelques réflexions pointues sur l'architecture pénitentiaire, lorsque vous claquez des dents. J'ai dû y renoncer. Les étudiants ne m'aiment pas. Ils ont ouvert les hostilités. Je ne sais trop comment ils ont appris mon prénom. En principe, je le dissimule derrière une ribambelle d'initiales à l'anglo-saxonne car, comment voulez-vous donner un cours sur le système pénal, ses origines en Grande-Bretagne, son développement en Amérique, relevé de quelques réflexions pointues sur l'architecture pénitentiaire, lorsque vous portez une barbe noire très fournie et que vous vous nommez Greta.

J'ai grandi à l'époque des hippies, des écoles parallèles et de la vie alternative, celle qui restait à inventer. Aujourd'hui, j'habite une sorte de bazar, avec des aliments diététiques et de la poudre de perlimpinpin dans tous les coins.

J'ai une femme. Ma femme a un bouledogue. C'est une femelle au poil clair. J'ai une fille. Elle joue à la balle avec le bouledogue femelle au poil clair. Ils sont infatigables. Ma femme, elle, est grande, un mètre quatre-vingt, la mâchoire carrée, un peu hommasse et il lui est arrivé de se faire draguer par le beau sexe.

Elle a été élevée dans la religion anglicane et choquée par ce comportement qu'elle qualifie de peu naturel, elle l'a été plus d'une fois. Vous pouvez imaginer. Mais maintenant, elle se raconte un peu. Il y a la fameuse ...combre. (Ma femme a cette façon comique d'avaler la première syllabe.) Elle a beau répéter à ...combre que pour la galipette, non seulement elle ne fait pas comme cela, mais qu'en plus elle est mariée, rien n'y fait. L'autre lui file le train à la première occasion.

J'ai bien du mal à garder mon sérieux lorsqu'elle me relate ses démêlées avec con... - pardon - ...combre. La situation est tout à fait burlesque, inattendue et le quotidien s'est pimenté, ce qui n'est pas pour me déplaire. J'attends avec impatience, l'eau à la bouche, que ma femme rentre à la maison pour entendre l'anecdote du jour ; œillades, soupirs, sous-entendus, yeux de crapauds morts d'amour, c'est ainsi que ...combre lui parle. Je voudrais être bouton de manchette pour être de ces rencontres, capter l'insolite, oublier mon statut d'universitaire et ricaner comme un c...

J'aime bien les sitcoms. Ma femme ne partage pas mes goûts. Pourtant cela détend. J'ai appris que ...combre aime les sitcoms. J'ai demandé à ma femme de l'inviter. Elle n'était pas à la fête, alors j'ai demandé directement à ...combre qui a sauté sur l'occasion.

Depuis ma femme m'a fichu dehors, gardant notre fille et le chien. J'ai quitté l'enseignement. Le travail de jour ne me convenait pas. Je vois souvent ...combre. On regarde des sitcoms.



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*Insoumis, objecteur de conscience