Toronto-Genève

 

Fonctionnaire, il était promis à une carrière internationale. Ce serait Caracas, Budapest...  mais Genève avait mis fin à ses illusions. Jeune trentenaire à l'époque, il était sur le tremplin de sa vie professionnelle. Encore dans ses préparatifs, il avait demandé à l'un de ses amis de l'accompagner à destination de Genève. Gasthuys était un chercheur belge spécialisé dans les pinèdes; il venait travailler à Toronto plusieurs fois par an, mais résidait à Genève. 

L'arrangement devait lui permettre d'atténuer une anxiété somme toute normale. Toutefois, peu après le décollage, Gasthuys avait exhibé fièrement une cocotte.* Tremblay avait été immédiatement  saisi d'appréhension. L'importation des espèces était réglementée. La situation était embarrassante compte tenu de son statut à Genève. Il pestait intérieurement, se disant que même avec un demi-neurone en état de marche, Gasthuys ne pouvait ignorer l'obligation de formalités. Il regrettait profondément d'avoir insisté pour qu'il passe le prendre à Montréal.

Gasthuys s'était dirigé d'un bon pas vers les guichets de contrôle. Tremblay le suivait avec une nonchalance qu'il espérait convaincante. L'agent avait posé la question d'usage; son ami avait répondu sans ciller qu'il avait avec lui une cocotte. Puis, prenant d'infinies précautions, il l'avait posée devant lui. Tremblay eût une impression fugace; il lui avait semblé que l'agent, ces employés rompus à l'exercice, à l'expression indéchiffrable, avait légèrement tiqué avant de tamponner les passeports et de les rendre. Sans doute n'était-ce qu'une impression provoquée par le stress de la situation.

Et c'était tout. Tremblay avait été surpris, mais il avait appris par la suite que le Canada était plutôt avancé et strict sur la question. En fait, les contrôles en la matière n'étaient pas encore systématiques ailleurs.

Le poste à Genève était stressant. Il voyait Gasthuys en fin de semaine pour se détendre, mais peu à peu les soirées étaient devenues de plus en plus arrosées. Enfin, un matin, il s'était réveillé sur un canapé qu'il ne connaissait pas. Il avait tenté de se redresser, mais avait vacillé immédiatement sous l'emprise d'une magistrale gueule de bois. La veille, il avait été incapable de mettre un pied devant l'autre et son ami lui avait offert l'hospitalité.

Mais l'incident s'était répété avec une régularité qui tenait de la descente aux enfers, avec cela qu'il se réveillait sur un canapé différent chaque fois. A vrai dire, il ne connaissait pas très bien les amis de Gasthuys et leurs soirées se terminaient au gré de la compagnie de fin de semaine. En revanche pour son ami, tout allait pour le mieux. Ses recherches sur les pinèdes avaient été publiées et avaient bénéficié d'un accueil favorable.

Les semaines s'étaient écoulées, ponctuées de cuites, jusqu'au jour où il se sentit incapable de regagner un domicile, quel qu'il fût; en cause, ses jambes qui se refusaient à tout effort et se dérobaient obstinément. Gasthuys et ses copains le soutenait, mais rien n'y fît et ils avaient fini par le déposer au bord du trottoir.

C'est là que Gasthuys, prenant la pose déclamatoire d'un chanteur en scène, s'était mis à interpréter Brel en pleine rue, à l'intention de toute la faune nocturne, dans une sorte de pastiche, d'adaptation, que manifestement il trouvait génial : « J'vous ai apporrrrté des cocottes, car les cocottes c'est forrrrmidaaaable et les cocottes c'est ça qui m'botte, quand on les ramasse à Montréaaaaleu. Mais, bonjour, Mademoiselle Ger-mâ-aine ».

Maintenant, la cinquantaine avancée, bide et pieds plats, il n'avait plus ni l'allure, ni la silhouette de sa jeunesse. À Genève, il avait fini par se perdre, jusqu'à perdre le sens éthique exigé des fonctionnaires. Aucun cadeau : cela avait fini par lui coûter son poste.  Un coup de tonnerre dont l'écho n'avait jamais cessé de résonner.  Genève demeurait à jamais un souvenir douloureux.


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*Cocotte, fr. can. pour ‘pomme de pin’