Son collaborateur

 

Wyatt ne connaissait pas suffisamment le collaborateur de la filiale européenne avec qui les contacts n'avaient été que téléphoniques et électroniques, pour se permettre une mise en garde, même cordiale. À savoir que le Canada était un pays bilingue anglais-français et que le mot « as » ne sonnerait pas nécessairement aux oreilles d'un Canadien anglophone comme un compliment. A savoir également que le français parlé en Ontario pouvait se révéler traître pour un Européen. En clair, il ne pourrait parler de ses gosses* à la chef d'entreprise franco-ontarienne, ni lui dire qu'elle était une vraie crac,* ce qui pourrait casser l'ambiance.

Ils s'étaient mis en route pour l'aérodrome... Direction la péninsule du Niagara où une voiture de fonction les menât directement au complexe hôtelier.

Il connaissait bien la région et, en fin de journées, il en ferait profiter son collaborateur. Il passerait en voiture sous le Welland Seaway en espérant qu'il y aurait un laquier* de passage à ce moment-là. Passer sous un navire, voie d'eau comprise, c'est ça l'Amérique. Il l'emmènerait voir les énormes laquiers arrimés.* Son collaborateur était un montagnard et ne manquerait pas de repérer la crête qui suit au loin le lac Ontario. D'après ce que l'on sait, il s'agit de l'ancien lit du lac, lui dirait-il. Il ne manquerait pas de mentionner le bouclier canadien, d'anciennes montagnes arasées dont ne subsistait qu'un socle rocheux que l'on apercevait ici et là, lorsque l'on avait dynamité l'obstacle pour faire passer la route. Il prendrait le chemin du pont-levis, là où le pont se lève d'une pièce, suspendu dans les airs, pour laisser passer les laquiers ; il inviterait son collaborateur à descendre de voiture, comme le font tous les badauds. Il lui expliquerait que la rivière que l'on voit là, coulait auparavant dans l'autre sens. Si, dans l'autre sens. Enfin, il ne manquerait pas de l'emmener vers Fonthill, quelques arpents de terre vallonnés rappelant curieusement l'Europe avec ses fermes à flanc de côteaux et ses cultures en damiers, perdus dans les grands espaces de l'Amérique.

En soirée, ils avaient déambulé au hasard des boutiques du complexe hôtelier. Il bavardait, lorsqu'il s'aperçut que son collaborateur ne l'écoutait plus. Celui-ci s'était arrêté et regardait la fontaine qui trônait au carrefour des galeries, avec ses pièces de monnaie qui miroitaient au fond de l'eau, autant de témoins des vœux de ceux qui passent. Ils relevèrent la tête en même temps et balayèrent d'un regard les boutiques d'où s'échappait une musique bruyante, avec des flashs de toutes les couleurs.

La scène était absurde. Et il comprit ce qu'il lui avait totalement échappé jusque-là, à savoir que la fontaine de Trévise avait gravement souffert de sa traversée de l'Atlantique.

Wyatt fût ramené en arrière, du temps ou frais émoulu de l'École des Beaux-Arts de l'Université de Toronto, il était parti pour l'Europe voir ce qu'il avait étudié toutes ces années. Il se souvint être tombé en arrêt devant une basilique ancienne et avoir été approché par un paysan à l'air avenant et qui, dans ses vêtements fatigués, crottés, troués, lui avait parlé en termes lumineux des secrets de son architecture. Le bonhomme était intarissable. Wyatt était rentré au Canada désemparé.

Toutefois, il n'eût pas le temps de s'abîmer dans ses réflexions, car son collaborateur venait de faire virevolter une pièce en un pile ou face. Il soupira ; il lui fallait espérer qu'il connaissait mieux les pièges de l'anglais et du franco-ontarien qu'il ne le supposait.

 

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*En fr. can., testicules
*En fr. can., sexe féminin
*Cargo des Grands lacs

*Les ponts-canaux existent en France depuis le XIXe s., celui de l'Orb, qui passe à Béziers et construit par Urbain Maguès, est classé Monument historique