Les Chutes du Niagara

 

Les habitants de Niagara se réveillaient peu à peu, mais dans une atmosphère inhabituelle sans que l’on sache à quoi l’attribuer. Le temps paraissait figé. Puis ils constatèrent que la vibration légère et constante qui traverse le sol de la petite ville s’était tue. Si vous vivez à Niagara, les pieds de votre lit vous transmettent ce léger bercement avec lequel vous plongez dans le sommeil. Mais là, plus rien. Les anciens avaient connu cela et se remémorèrent … Ce que disait le silence du sol était que les chutes, les chutes grandioses du Canada, les gardiennes de l’arc-en-ciel, étaient entièrement gelées. Les chutes américaines gelaient souvent, car elles étaient d’un débit très nettement inférieur aux chutes canadiennes pour qui le fait était si rare, qu’il ne fallait surtout pas manquer le spectacle. Les chutes s’étaient figées, arrêtées dans leur élan, leur fougue épuisée. Aussi, tous les habitants s’étaient mis en route.


Et c’est là, devant les chutes arrêtées, qu’ils avaient rencontré leurs amis Américains. Floyd et Joyce, respectivement Américains de cinquième et de quatrième génération – comme il est de coutume ici de le glisser tôt ou tard dans la conversation - vivaient non loin de là. Ils avaient bavardé tous les quatre devant les concrétions de glace gigantesques, puis Floyd et Joyce les avaient invités à souper chez eux en soirée, leur proposant d’aller admirer les chutes glacées toutes illuminées, vêtus de ces anoraks capables de protéger par des températures de moins trente ou quarante et qui laissaient les étrangers bouche bée. Puis on se réchaufferait avec un bon souper préparé par les soins de Floyd. Brent et Margot les avaient remerciés, Brent en profitant pour vanter les illuminations, car c’était son beau-frère, Canadien de seconde génération, qui travaillait aux projecteurs et il connaissait son affaire ! Margot était d’origine belge et son époux, Brent, Canadien de troisième génération, était né dans la péninsule du Niagara et en connaissait tous les recoins. Brent avait appris le français dès l’école primaire, mais avec sa compagne, il avait fini par adopter un accent et des mots européens.


Il n’en était pas de même avec Floyd et Joyce qui, Américains, n’avaient aucune notion de français et Margot devait extirper de sa mémoire tout l’anglais qu’elle avait appris au lycée en essayant tant bien que mal d’en effacer l’accent britannique pour mieux se faire comprendre et là, Brent lui était d’un grand secours. Si par malchance elle ne saisissait vraiment rien ou malmenait un peu trop l’anglais, elle levait les yeux vers lui et il lui expliquait dans son français qui avait traversé l’océan. Et lorsque l’on comprenait l’autre, cela était accueilli de toutes parts avec des « aaaah ! » et des « ooooh » comme si l’on déposait le dessert sur la table.


La soirée avait été fort agréable, illuminations, froid de canard et plantureux repas offert par les hôtes qui, après le dessert, les avait priés de prendre leurs aises. Margot avait parfaitement compris. Les années soixante, quoi ! La génération qui avait pris ses aises. Sur la même longueur d’ondes, ils étaient, et chaque couple avait fait l’amour, un couple ici et l’autre là. Puis, on s’était quitté, tout content.


C’est une fois à la maison que Brent avait dit à Margot qu’il ne croyait pas que c’était ce que Floyd et Joyce avaient voulu dire. Margot allait lui répondre que ce n’était pas parce que les chutes étaient gelées que… Mais voyant la face réjouie de Brent, elle se ravisa.

 

 

©Tous droits réservés 2005