La vie qui radote

 

Elle avait enfin trouvé sa voie, elle serait traductrice. Un chemin pris un peu par hasard puisqu’elle venait tout juste d’apprendre, en faisant la queue pour s’inscrire à l’université, qu’il existait une licence en traduction, laquelle demandait quatre ans d’études. Elle s’était immédiatement inscrite pour les cours de première année en traduction. En sortant, elle jeta un coup d’œil sur le campus. La résidence des étudiants donnait sur un ravin resté sauvage et celle du corps professoral sur une grande roseraie entretenue comme les jardins de Versailles. Les lieux étaient verdoyants et boisés…

 

Boisés… boisés… Cela fit brusquement surgir un souvenir. Quelques années plus tôt, elle s’était inscrite à l’université, mais celle-ci était outre-Atlantique, dans un bois à l’est de Paris. L’université s’était ouverte aux flemmards qui n’avaient pas passé leur bac, mais qui, après examen, attestaient d’un niveau suffisant. C’était son cas. Lorsqu’elle s’était inscrite, elle avait appris en faisant la queue qu’il y avait des cours de linguistique. Qu’est-ce que la linguistique avait-elle demandé à l’un des étudiants qui s’était inscrit à ces cours. Et c’est ainsi qu’elle avait pris ses premiers cours de linguistique.

 

Il arrive que la vie radote comme on aime bien.

 

Le campus était situé dans l’un des quartiers cossus de Toronto. D’ailleurs, la propriété avait été le don de riches bienfaiteurs. On disait également que l’agencement des bâtisses avait été copie conforme d’un campus californien. C’était maintenant la rentrée et ce serait un prof bardé de diplômes qui présenterait le premier cours de linguistique.

 

Le personnage était de Marseille ; l’œil allumé et le bagou inépuisable, il prit la parole. C’était un passionné qui transmettait sa passion et il s’était lancé dans une tirade sur la nécessité de la traduction et de l’interprétation à notre époque. La fonction était indispensable. Tout comme les populations, les langues évoluaient au contact les unes des autres et la traduction était d’autant plus nécessaire aujourd’hui en raison du mouvement des populations, mais nécessaire, elle l’était depuis la nuit des temps. « Depuis la nuit des temps, Mesdames, car déjà les Saintes Écritures avaient nécessité le travail des traducteurs ! »

 

… et, avec un large sourire, il avait annoncé à son audience captive dans une chute aussi rapide qu’impitoyable qu’elle allait exercer « le plus vieux métier du monde ».