Kalamazoo

 

Bizarre, Alberte Dupe l'était. Mais elle était également d'une laideur repoussoir qu'il n'est plus guère permis de décrire librement aujourd'hui, mais dont le lecteur curieux pourra trouver la description en bas de page, en cache et à l'envers. Il est vrai que l'Halloween demeurait une fête pénible depuis qu'une langue de vipère avait lancé « qu'avec Alberte Dupe dans les parages, c'est l'Halloween tous les soirs ». Des propos au vitriol accueillis par des ricanements. Mais désormais, elle ne s'éternisait plus devant le miroir, car de sa laideur elle ne faisait plus une tare. Toutefois, elle évitait d'évoquer sa jeunesse au Québec, vautrée dans les relations sans lendemain. Dans le quartier, en multipliant les affaires* en tous genres, elle s'était faite une réputation. On allait jusqu'à murmurer qu'elle battait le pavé rue Sainte-Catherine et y fumait le crac.*

Mais parfois la vie perd de ses aspérités, ne serait-ce que momentanément. Et ce jour-là, le changement s'était annoncé dans le regard de l'employée de banque. C'était une dame entre deux âges, à qui elle n'avait jamais réellement prêté attention, mais suffisamment, toutefois, pour savoir que la cliente qu'elle était, avec son compte en banque maigrichon, ne figurait pas dans ses priorités. Toutefois, les chiffres qui s'alignaient sur la première feuille de paie d'Alberte Dupe avaient visiblement pris l'employée de court. En effet, Alberte Dupe venait de faire aboutir des années de cours du soir et d'entêtement. Elle n'avait pas cherché à gravir un à un les échelons de l'échelle sociale, mais avait su se caser en fonction de ses compétences. Elle ne s'était pas assise sur le skyline de Toronto, avec vue plongeante sur ce qui se trame à l'horizon, mais, plus modestement, derrière un bureau.

Elle avait entendu une collègue rapporter avoir travaillé pour une boîte américaine dont le siège était à Kalamazoo,* de l'autre côté de la frontière. Dès lors, disait-elle, chaque mention de Kalamazoo mettait un corniaud dans l'obligation de fredonner I've got a girl in Kalamazoo. La collègue avait donc pris l'habitude de marquer un temps, après toute mention de Kalamazoo, pour que l'immanquable corniaud puisse s'exprimer. Et bien, avec sa feuille de paie, mais pour des raisons fort différentes, il en était de même ; il lui fallait désormais marquer un temps pour que l'interlocuteur, qu'il soit banquier ou courtier, puisse digérer l'information. Alberte Dupe, malgré sa physionomie (voir en bas de page, en cache et à l'envers), était passée des bas-fonds à la respectabilité.

Mais tout a une fin et la retraite se rapprochait inexorablement après des années de bons et loyaux services. Ce n'était pas sans crainte qu'elle voyait arriver le moment où il lui faudrait franchir le seuil du bureau, en fermant la porte derrière elle une dernière fois. Elle avait donc proposé de travailler sur quelques paperasses pour garder le contact, ce qui avait été accepté. Mais au fil des semaines une pesanteur s'était installée malgré elle. Il lui fallait faire place nette lorsqu'elle quittait le bureau, car maintenant on lui chipait ses affaires. Le travail devenait de plus en plus laborieux. Ses relations de travail s'étaient enlisées dans l'épaisseur et la rigidité des codes, car désormais ses anciennes collègues gardaient leurs distances. N'avait-elle pas retenu très tard une collègue, partie depuis à la retraite en claquant la porte, un soir où celle-ci entamait le deuil d'un proche.

C'est là qu'Alberte Dupe avait repris l'habitude de s'arrêter devant son miroir ; c'est là qu'elle avait recommencé à examiner son reflet de plus en plus longuement. Puis, l'Halloween était revenu hanter ses soirées. Puis, la fumette, le pot, avait refait son apparition.


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*Syn. de liaisons sans lendemain (anglicisme en fr. can.)
*Elle aurait changé de régime depuis et se serait mise au « beet juice »
*ca-la-ma-zou