Invasion

 

Au Canada, les détritus annoncent la fin de l'hiver. Libérés des bancs de neige* qui fondent et animés soudain par une douce brise printanière, ils se lancent bruyamment à la poursuite des passants : planent les papiers sales et cling, cling, cling, clong, clong, clong font les cannettes qui roulent. C'est la balade des détritus. Il y en a pour une quinzaine, de fin avril à début mai, entre coups de froid qui piègent le Canadien en petites chaussures dans la neige et brusques remontées du thermomètre qui le piègent, encore une fois, mais cette fois-ci dans le gros anorak qui défie des températures de moins trente. Cela donne le teint écarlate, autant sous l'effet de la chaleur que des yeux écarquillés qui vous dévisagent. Ce sont les aléas d'un climat continental.

C'est le moment où l'expat européen rêve d'horizons lointains, de fouler la terre natale. Mais le temps est passé par là et demande une réadaptation que les proches restés au pays ne soupçonnent pas. Notre vocabulaire comporte des lacunes, ce qui ponctue les conversations de Hein ?! et de Quoi ?! Nos réactions sont parfois en décalage avec les leurs : on tombe en arrêt, ici, devant une petite rue de province avec ses maisons à colombages qu'ils ont vues mille fois ; là, devant un lavoir alimenté d'une source d'eau vive ; mais aussi, parfois, devant un monsieur accompagné de son chien dans un centre commercial. Tiens, donc. On se surprend à dévisager l'inconscient qui, à n'en pas douter, va se faire remonter les bretelles par des gardiens polis, mais fermes... Et, anticipant l'action, on cherche déjà des yeux l'escouade de gardiens. Peine perdue, car c'est là que l'on croise le regard tranquille des proches qui se méprennent totalement sur l'intérêt que l'on porte au toutou et nous disent avec un sourire ravi qu'il-est-très-mignon-ce-toutou-là. On se souvient, alors, que la France, c'est la France.

Parfois, il nous arrive de nous sentir atteint du syndrome de la case vide sous le regard interrogateur et vaguement inquiet d'un guichetier, parce que l'on n'a pas saisi quelque chose qui, apparemment, devrait tomber sous le sens pour un Français. D'ailleurs, il nous arrive d'aggraver notre cas lorsque l'on se met à compter nos euros, examinant bien chaque pièce, absorbés, les plaçant de préférence sous le meilleur éclairage possible. Cela permet au guichetier de compléter son diagnostic, à savoir que, non seulement on a le mou en mauvais état, mais que l'on a aussi la vue basse.

Parfois encore, ce sont des groupes de retraités qui retiennent notre attention. Ils s'activent, ici pour une sortie, là pour une séance de gymnastique. Des associations, tiens-tiens. C'est l'Europe que l'on regarde avec des yeux neufs et attentifs. Car chez-nous-en-Amérique, lorsque les petits vieux ont besoin d'un peu d'exercice, on les envoie marcher avec de grosses semelles et de bonne heure dans les centres commerciaux.

A l'inverse, il arrive que nos proches nous regarde avec un intérêt goulu lorsqu'ils ont tous traversé la rue et que l'on est resté planté, là, de l'autre côté.  Manifestement, ils se demandent ce que l'on a bien pu repérer pour être à la traîne ; ce doit être bougrement intéressant. Leurs yeux cherchent et cherchent, avec une curiosité grandissante. C'est alors que le déclic se produit enfin chez l'expat :  bon, c'est vrai que le feu était au vert, mais le piéton passe, parce que la France, c'est la France.

Enfin, l'expat constate que ses proches ignorent que l'on ne doit jamais toucher aux portes, portières ou portillons, parce qu'ils sont recouverts de microbes. Chez-nous-en-Amérique, on entre partout en se précipitant derrière le malheureux qui a ouvert la porte et, ensuite, on se débrouille avec ses épaules et ses coudes qui, eux, sont faits pour ça.

C'est tout cela que ma compatriote avait finalement abandonné en repartant pour la France. J'avais essayé de racheter sa maison, mais elle n'avait rien voulu savoir et il en est peut-être mieux ainsi, car, au fond que voulais-je racheter ?

La toute première visite m'est restée en mémoire. Fait insolite, sa maison torontoise était immense, mais l'entrée, très spacieuse, n'offrait rien au regard ; seuls, deux ou trois vêtements bien rangés, accrochés à un petit porte manteaux occupaient la place. Nous avions regardé longuement le petit porte manteaux, décontenancés. Dans le salon, les murs étaient nus et tout le mobilier, perdu au milieu de la pièce, était pliable, chaises et petites tables. Dans la salle à manger trônait une table, des chaises et... c'était tout. Parfois, je me demande si toute la salle à manger n'était pas pliable, mais d'autres fois, je me demande si je n'exagère pas un peu. Chaque pièce ne contenait que le strict nécessaire. De l'espace, il n'en manquait pas, mais le mobilier était réduit au minimum. Un décor de théâtre dépouillé dont je me souviens encore.

L'effet était assez colossal, parce qu'inattendu. Il faut savoir que ce qui frappe l'arrivant en Amérique du Nord, ce sont ces maisons pleines à craquer de trucs et de machins qui débordent de partout. Il est rare que les placards de chaque pièce suffisent aux besoins. Peu d'entre nous savent réellement ce que contiennent leurs appartements ou maisons et, encore moins, leurs garages. Que l'on vienne d'un pays pauvre ou de l'Europe avec ses petits logements, c'est généralement la première impression que donne ce temple de la consommation qu'est l'Amérique :  l'invasion en marche des trucs et des machins.

L'amie repartie était pour moitié d'origine nomade. Est-ce que ceci explique cela ? En tous cas, je n'ai retenu d'elle que l'essentiel : on peut vivre sans trucs et sans machins. Depuis ce jour fatidique, quand les petits et grands machins s'entassent, je me surprends à les regarder de travers.


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*Banc de neige, anglicisme en fr. can.  (snow bank)