Inukshuk

 

Toronto est la première ville italienne hors des frontières de l'Italie. Ici, la diaspora est si importante que, selon les linguistes toujours à l'affût, elle y aurait développé son parler. Un parler italotorontois. Fait peu connu, le Canada est, contrairement aux autres pays d'immigration anglosaxons, à dominante catholique. Et si Toronto demeure une ville anglosaxonne, fondée par les Anglais, ses migrants en ont fait un lieu plutôt catholique.

La fête de Sainte-Anne, célébrée le 26 juillet, draine tous les catholiques vers le sanctuaire de Sainte-Anne de Beaupré, l'un des lieux de pèlerinage les plus anciens d'Amérique du Nord. Les pèlerins sont du Québec et de l'Ontario, parfois des Prairies, ces grands espaces plats, balayés par le vent et propices aux grandes semailles, qui ont séduits les migrants d'Ukraine, mais ils sont aussi de l'État de New-York, d'Amérique. Ils sont de souche européenne pour la plupart et les Haïtiens sont là. Les descendants d'Irlandais sont nombreux, eux qui amenèrent dans leurs baluchons la Saint-Patrick, fête dédiée au saint qui christianisa la terre de leurs ancêtres. C'est une fête bon enfant, mais où l'on se remémore aussi la Grande famine de 1845 qui dépeupla l'Irlande, jetant des multitudes sur les mers, mues par le désespoir.

Ce n'était pas la Saint-Patrick, toutefois, qui avait réuni les pèlerins, mais bien la Sainte-Anne. Dans l'autocar, ils étaient de toutes origines, et, seule Française du pèlerinage au sanctuaire, elle savait qu'elle se lierait rapidement avec les Italiens. La dernière fois, l'un des pèlerins italiens s'avisant que c'était l'heure de l'apéro, avait débouché une bouteille et sorti des petits verres qu'il avait distribué à ses compatriotes et, tout naturellement, lui en avait offert un. Entente latine. Salute !

Ils s'étaient tous levés avant l'aube, car la route serait longue et le paysage avait commencé à défiler, monotone. Chacun s'était assoupi, quand, au lever du jour, sans crier gare, les pèlerins Haïtiens avaient entonné des chants et récité des prières avec une ferveur religieuse que les dormeurs Italiens, tirés brutalement de leur sommeil, avaient contemplée d'un air hébété. Puis, le calme revenu, ils s'étaient rendormis déjà oublieux du réveil en fanfare.

Mais à l'approche du Québec, la ferveur haïtienne avait refait irruption, cette fois interrompue sans ménagement par des salute joyeux car, rituel rôdé et festif, les verres apéritifs venaient de bondir des sacs en compagnie des amuse-gueules. C'était l'heure de l'apéro chez les Italiens. Les dormeurs s'étaient réveillés et se calaient sur leurs sièges, déjà prêts.

Mais c'est là, qu'au milieu des salute quelqu'un avait donné une fausse réponse : « inukshuk ! » Les regards avaient quitté un instant l'apéritif. Les inukshuks parsèment le Grand Nord. Au Canada on les trouvait normalement en pays inuit, avant que l'on ne s'entiche de ces statues à l'allure humaine que l'on peut soupçonner de marches nocturnes, tant leur silhouette est devenue familière dans tout le pays. L'autocar, qui venait tout juste d'entrer au Québec, a freiné sa course et s'est garé non loin d'un inukshuk géant qui se dressait dans un champ, son regard taciturne perdu dans le lointain.

« Tout le monde descend ! », a déclaré le chauffeur. Un Italien a dit que cela tombait bien, car il avait mal au cou. On a pris l'apéro dehors devant l'inukshuk : salute !  Puis, on s'est dégourdi les jambes en marchant d'un pas un peu lourd. Tous, sauf une chanteuse qui a couru vers un arbre qu'elle a pris pour une bécosse.* L'un des Italiens qui l'avait suivi des yeux a fait Oooooh!, car le tronc ne cachait pas grand-chose. Et tous ses compatriotes sont repartis la tête à la rigolade, oubliant l'inukshuk lointain, le regard perdu dans le taciturne. C'est dans une ambiance de chahut que l'autocar avait repris la route.

Plus tard, les Irlandais ont sorti leurs bières et en ont offert une à la seule Française du pèlerinage. Les capsules de Guinness ont sauté dans le crépuscule. Les pèlerins de Toronto étaient presque arrivés au sanctuaire de Sainte-Anne de Beaupré.

Déjà, le chauffeur se demandait ce qu'il allait dire aux Russes qui avait roupillé au fond de l'autocar tout au long du chemin. Ils ne pourraient pas y passer la nuit, car il devait se rendre au garage.  Il poussa un long soupir.


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*Bécosse : fr. qc pour « latrines », « gogues » (probablement un troncage de l'angloam. backhouse)