En mourant, ceux que nous aimons nous réveillent.
Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne

 

 

Hors sol

 

Elle n’était plus de ce monde, ce qui ne cessait de nous surprendre. Elle était passée dans la vie presque inaperçue, absente, son regard clair un peu vide, et c’était maintenant que, paradoxalement, nous nous apercevions de son absence. Une absence absente, est-ce que cela existe ? Elle n’était jamais « avec nous », mais était néanmoins liée à nous solidement, car de toute évidence nous étions les éléments de sa construction mentale dans laquelle aucune pièce, aucun meuble, ne saurait être manquant. Elle suivait les conversations et bavardages l’air ailleurs et n’aurait su dire la plupart du temps quel en était le sujet. Parfois, elle laissait tomber un commentaire en décalage absolu, lequel nous laissait interrogatif, songeur, parfois agacé. « Les modalités de la communication » elle ne connaissait pas et si l’on combine à cela le fait que nous étions réduits à l’état de mobilier, un état utilitaire qui génère une sorte de malaise sans que l’on sache exactement l’attitude qu’il convient d’adopter… L’interaction sociale la laissait indifférente, elle était comme déconnectée de tous et avait suivi un chemin tortueux. Il y a des êtres qui se fraient un chemin invisible, seuls. Elle en était. Toutefois, il ne s’agissait certainement pas de rejet, ni même d’une insulte, mais d’un langage différent, assurément, malheureusement resté indécodable.

Ma presque jumelle, une et une nous étions, était très jolie, grande et mince, le teint clair avec un petit nez retroussé. Elle prenait le plus grand soin d’elle et de son apparence. Elle avait été proclamée Miss plusieurs fois et avait eu plusieurs époux, ainsi qu’un lot d’avatars relationnels. Depuis l’enfance, elle était soumise à la vindicte des râleurs et des railleurs et la solitude s’était installée au fil du temps dans le plus grand silence. Il n’empêche qu’elle n’aurait supporté l’absence de ces meubles que nous étions. Les repas étaient d’un rituel particulièrement figé. Elle mettait un couvert complet et passait à table pour un menu complet en dépliant sa serviette avec soin ; hors d’œuvre suivi d’un plat, salade, fromage et en fin de semaine trônait sur la table le choix du pâtissier. Une table de salle à manger n’avait rien de banal et la place qu’elle y occupait encore moins. Puis elle préparait le café pour ensuite faire la vaisselle en pensant aux courses du lendemain. Cela prenait une large place dans sa vie mais elle avait curieusement fini par exclure le rare invité… le meuble… au point où celui-ci devait apporter son propre casse-croûte peu importe s’il venait du bout du monde et ressentait une immense fatigue. Non, l’empathie n’était pas son fort. Le ménage était long et la quantité de produits pour le faire avait été amassé durant d’interminables allées et venues dans les rayons du supermarché… Une tâche qui l’absorbait. Elle aimait collectionner les objets ; mignons et adorables, ils avaient envahi l’espace au point où il était malaisé pour « le meuble » de se mouvoir. D’ailleurs, elle ne jetait rien. Elle gardait tout. L’appartement était fâcheusement encombré.

Pourtant, maintenant qu’elle était partie, on pouvait se demander si tout cela avait eu la moindre importance. Après tout, nous n’aimons pas que des gens parfaits. Nous étions tous passés à côté d’elle sans la voir réellement, telle qu’elle était : une âme en peine, en souffrance. C’était notre regret. Nous aurions aimé avoir été mieux inspirés et avoir cesser enfin de nous demander plus ou moins consciemment quelle était notre place en acceptant la non-place qu’elle nous offrait. Et cela de bonne grâce et même, avec la plus profonde gratitude.