Gazon

 

En ce temps-là, Toronto aimait le gazon, le tapis vert. Peut-être parce que le gazon accueillait divers sports. Peut-être. Cela avait eu une conséquence fâcheuse pour le pissenlit qui, lui aussi, aimait le gazon. Il était devenu l’objet de tous les mépris, avec ses petites feuilles dentelées, sa petite bouille ronde qui devenait chandelle pour les enfants. On souffle et on fait un vœu. Attention, ne dis pas quel est ton vœu. A Toronto, on avait monté des entreprises sur la haine solide du pissenlit. La publicité se vantait de pouvoir éradiquer le pissenlit et les affaires étaient, bien entendu, florissantes…

En arrivant en Ontario, Azenor savait que c’était l’aube d’une vie nouvelle, avec son lot de découvertes les unes plus surprenantes que les autres, comme la façon dont le pissenlit était pourchassé sans pitié, vilipendé. L’été était là et, après la tonte du gazon, sa belle-mère avait laissé tomber, avec une dose d’indifférence, que l’on ne verrait plus le pissenlit pour quelque temps. En déclarant cela, elle ne savait pas qu’un grand point d’interrogation s’était posé sur la tête d’Azenor. Mais pourquoi diable ne voulait-on plus voir le pissenlit ?!

Azenor était née dans la France de l’après-guerre, à l’époque où l’on faisait encore la queue chez le crémier ou le boulanger pour acheter son lait ou son pain. A l’époque, il n’y avait pas de plus grand bonheur que de quitter un peu le quartier en compagnie de voisins, Mamans et enfants encombrés de paniers bien remplis, pour un pique-nique dans la Vallée verte, et passer l’après-midi à rouler sur le terrain pentu, tandis que les Mamans choisissaient et cueillaient de jeunes pousses de pissenlit dont on se régalerait le soir, en salade accommodée aux lardons et aux croûtons.

Elle avait regardé sa belle-doche en se demandant si celle-ci avait le mandat d’écorner ses bons souvenirs. En fait, c’était pire qu’elle n’aurait pu l’imaginer, car sa belle-mère n’était pas seule à nourrir une hostilité toute ordinaire envers le pissenlit ; toute l’Amérique s’était liguée contre le pissenlit. Sans être devin, le scénario était prévisible et on pouvait déjà entendre l’éloge funèbre. Dommage, car d’après ce qu’elle avait entendu, pendant la guerre on avait un peu oublié les manières de table pour manger le pissenlit ; c’est après la guerre que l’on avait réappris à le manger, préférant les jeunes pousses.

Durant des années, elle avait regardé les pelouses fraîchement tondues de l’Ontario, les jeunes pousses arrachées, avec un léger malaise, sans s’appesantir toutefois sachant que les cultures sont en collision depuis l’aube des temps, elles se télescopent pour le meilleur et pour le pire. Puis un jour, elle était tombée sur un parc oublié des tondeuses. A perte de vue, un moucheté d’or ! Puis, d’autres parcs étaient apparus tout mouchetés !

Peu à peu, les petits tapis d’or refaisaient leur apparition, ci et là, mais, chacun l’eût deviné, pas partout.