En regardant vers le pays de France

 

Maudites serviettes hygiéniques à rabats. L’Amérique n’en finit plus d’inventer n’importe quoi. On pouvait aisément imaginer qu’un besogneux avait planché sur le projet des mois durant, noirci des milliers de pages et bousillé au moins une imprimante avec ses études de faisabilité et de créneau à occuper. Tout ça pour rajouter des adhésifs que l’électricité statique vous collait aux doigts au moment le plus inopportun. Exécrables rabats autocollants qui s’agglutinaient les uns aux autres en un petit paquet vicieux. Mais laissons à chacun le soin d’imaginer les milliers de drames qui se jouaient derrière les portes de toilettes de l’Amérique. Elle partait donc en Europe en espérant, sans trop d’illusions, ne pas y avoir été devancée par la serviette à rabats.

Lorsqu’elle descendit de l’avion à Charles de Gaulle, tout semblait normal. Rien n’avait changé. La grille de la maison lui échappa des mains pour claquer d’un son oublié qui se mit à revivre de ses mille échos. Et là, se tenait l’antique poirier qui laissait voir des bouts de ciel à travers sa voûte ajourée. C’était un matin comme ça : les vieux rosiers dodelinaient de la tête dans la lumière droite de la mi-journée et quelques tulipes cramoisies s’étaient assoupies au bord de l’allée. Après être partie au bout du monde, elle s’apercevait comme bien d’autres avant elle qu’il n’y avait rien à la vie, sinon un bout de ciel, un poirier noueux, une grille qui claque et dans l’air cette allégresse qui flotte en dépit de nous, en deçà de nous, et les visages d’êtres chers que les années burinent à petites touches. Rien d’autre. Il ne lui restait plus qu’à sillonner les rues, faire les marchés, humer les odeurs de pain frais, d’arrivages de poissons sur les étals et à regarder les jardins sous la pluie. Et c’est la vie comme un sou neuf avec dans les oreilles des bribes de conversation aux accents de Paris. Et c’est la foule qu’elle fend aux visages de ceux qui ont élu domicile dans les fissures du béton banlieusard.

Quelques vers de son enfance lui reviennent en mémoire : « Quand je suis vingt ou trente mois sans retourner en Vendômois » C’est cela exactement, elle revient en Vendômois sur les brisées de Ronsard et rien n’a changé, ni le pain chaud du matin, ni le béton de la zone. Le temps a laissé intact le désir de voir et de revoir. Les souvenirs appellent les souvenirs qui se réveillent un à un, baillent un peu, s’étirent, s’évanouissent ou se succèdent, hésitent, lui arrivent tronqués et c’est un plaisir qui la surprend, là en pleine rue. Elle se reconnait à chaque pas, dans chaque recoin. Elle achète un objet sur le marché de la ville où elle a grandi et l’emporte tel un trésor. En somme, elle revient se chercher.