Docteur ès poupées

 

La bécassine géante était affalée contre un pouf. Je m'étais esclaffée malgré moi : « Oh, une bécassine ! » La pièce était exigüe et la poupée de chiffon semblait y avoir pris ses quartiers, au point où je crus l'entendre dire que je faisais trop de bruit. Avec empressement, ma compatriote l'avait fièrement exhibée. J'en avais une de bécassine, bien plus petite, mais en mauvais état. Le petit nez rond avait été arraché, le tissu très fin qui recouvrait son visage était troué ci et là, l'un des bras de chiffon s'était détaché et ne tenait plus que grâce aux vêtements, puis sa main s'était mise à pendre, comme désarticulée. Quelques jours plus tard, je l'avais présentée à Maguy qui me persuada de l'emporter dans mes bagages, car, disait-elle, elle connaissait un docteur de poupées à Paris.

Eh oui, ignoramus, grand ignoramus, que ne saviez-vous qu'il existât ce travail sur établi, dans les tréfonds de Paris ?!

Ma poupée était essentiellement un élément décoratif normalement vouée à n'avoir qu'une vie. Toutefois, je dois l'avouer, la seule notion d'un docteur de poupées m'intriguait, tout autant que le ton péremptoire de Maguy pour qui l'examen médical n'était qu'une évidence. La situation était inédite, j'étais bouche bée et ma bécassine fit un saut dans la valise, presque à mon insu.

Depuis le jour où j'avais aperçu la bécassine géante de Maguy, la conversation roulait souvent sur les poupées. D'ailleurs, chez elle, les poupées, les nounours et les baigneurs peuplaient l'espace. Je compris peu à peu qu'il s'agissait de poupées de son enfance lointaine en Tunisie. Elle les avait fait soigner, réparer, y compris un gros baigneur en celluloïde qui portait un petit costume marin acheté, paraît-il, sur le port de Sète, offert comme on rapporte aux proches un cadeau en guise de souvenir. J'avais bien quelques peluches chez moi, mais aucune ne remontait à l'enfance et elles n'avaient connu avant moi que les rayons d'un magasin bon marché.

Le docteur de poupées avait son atelier au fond d'une cour pavée, un vieux monsieur qui nous vit arriver par-dessus ses lunettes. Je pénétrais dans ce que Paris a de plus secret : la remise sur pied des poupées.

Le diagnostic révéla une intervention coûteuse que je déclinais. En sortant, Maguy me demanda avec une tristesse réelle et sans me regarder, si j'allais jeter ma bécassine. Je m'entendis la rassurer en lui affirmant que cela ne serait que s'il y avait remplacement. Elle avait esquissé un sourire, satisfaite, puis proposa une visite au Musée de la poupée, peut-être y aurait-il ma nouvelle bécassine à la boutique.

Le musée est au fond de l'impasse Berthaud qui elle-même donne sur le square Anne Franck, un lieu de tranquillité, loin du tumulte, le lieu idéal pour cesser de se demander pourquoi Maguy avait fait réparer son antique baigneur de celluloïde. Un lieu de paix.