Cinoche

 

Je suis le planton de l'Amphi, une salle de cinéma de Toronto qui loue la place à deux dollars. Ce n'est pas cher. Le maïs soufflé est en sus. Cela reste abordable. Je me suis trouvé ce petit boulot pour arrondir mes fins de mois et j'en suis content malgré l'odeur du maïs soufflé. Sentir le maïs soufflé à plein nez, cela vous situe tout de suite. Catégorie socioprofessionnelle, certainement : « Tiens, mais c'est le planton du cinoche ! » Catégorie socioculturelle, parfois : « Tiens, mais c'est ragoût de navets ! » Comme si j'étais responsable de la programmation ! Une fois, un crétin m'a demandé si ma bonne femme m'avait balancé dans l'appareil à pop-corn. La maudite odeur, je ne peux m'en débarrasser. Et le c... a même tiré son calepin, car il voulait connaître mes impressions. Lourdingue, quoi.

À l'Amphi, nous ne faisons que dans le répertoire. Répertoire québécois. Je sais, le créneau n'est pas large. Un petit malin m'a même demandé combien de fois dans l'année nous comptions être ouvert : « Une fois ou deux fois ? » Notre clientèle est moitié anglophone, moitié francophone. Le boulot est plutôt sympa. On ne va pas se distraire pour ressasser ses problèmes : le patron qui se comporte comme un tyran, le voisin comme un c..., etc. Non, les cinéphiles sont là pour se distraire, mais bon, on dirait parfois que le planton fait partie de la distraction.

Il y a les resquilleurs, ceux qui pensent que la resquille est un sport honorable, mais je les ai à l'œil. Je déchire les tickets. Je ne suis pas baraqué, mais je surveille. Je leur dis où s'asseoir : à gauche ou à droite.

Le mardi, c'est le jour des Turques. Ils arrivent par deux. Pourquoi les Turques aiment le cinéma québécois de répertoire le mardi, je n'en sais fichtre rien. Je constate. Ma belle-mère se gondole dès que je mentionne tous ces Turques qui arrivent par deux pour voir du cinoche de répertoire québécois le mardi. Après le film, il y a des discussions, menées en anglais évidemment. De fausses discussions pour un faux cinoche en somme, car avec des accents des quatre coins du monde, on ne pige pas grand-chose, mais chacun écoute poliment. C'est le Canada.