Cathédrale

 

Tout au bout du village gay, qui s'étire le long de Church Street, et non loin des comptoirs de prêteurs à gages, la cathédrale de Toronto dégage un sentiment de tristesse. C'est un quartier brutalisé.

Peu de fidèles en semaine. Il avait pris son courage à deux mains et était allé à la rencontre du prêtre qui se dirigeait déjà vers la sacristie. Son visage s'était éclairé lorsqu'il avait reconnu le prêtre qui officiait à la télé à l'intention des personnes isolées et des inévitables jambes de bois. Il aimait bien ce prêtre qui teintait son homélie de l'accent rugueux de la lande écossaise.

Stump, c'était son nom, lui avait demandé timidement s'il pouvait se joindre à la chorale. Le prêtre lui avait recommandé de s'adresser à sa choriste. Il aimait le chant et arrivait à l'heure aux répétitions ; il n'en manquait aucune. Ses partitions étaient soigneusement rangées dans un classeur par ordre alphabétique : sous A, Amazing Grace avec You raise me up, et sous W, Wherever You lead. Tous les cantiques étaient naturellement en anglais, sauf Noël, chant sublime qu'il avait souvent entendu dans son enfance.

À sa grande déception le cantique de Noël avait été confié à l'un des ténors qui se trouvait être Franco-Manitobain, une espèce en voie de disparition rapide, voire un reliquat de temps révolus. Stump avait râlé, car il avait espéré pouvoir l'interpréter, mais on lui avait fait comprendre que son accent n'était pas tout à fait au point. Pourtant, le Franco-Manitobain n'avait pas la faveur de la chef des choristes ; elle répondait du patronyme de Conrard, nom qu'il prononçait avec un accent franco-manitobain. Cela n'avait échappé à aucun des choristes qui, bien appris et bilingues comme le sont la plupart des Canadiens anglophones, faisaient semblant de ne rien entendre.

Le fait que le cantique ne lui ait pas été attribué avait donné lieu à quelques échanges un peu vifs par courrier électronique, entre la chef des choristes, le Franco-Manitobain et Stump. Il ne s'était point étonné ni plaint, que l'on rencontrât encore des Franco-Manitobains, non, il s'était simplement enquis de ces questions d'accent. On ne chante pas comme on parle, insistait-il à juste titre, exemples à l'appui, le chant est distant du parler.  Ne les avait-elle souvent repris pour avoir prononcé des syllabes que l'on doit prononcer différemment, voire ignorer ?

Absorbé par ses plaintes, il n'avait pas vu immédiatement les courriers louches, des spames. Pourtant, rien à voir avec un cantique de Noël. Les sujets qui s'affichaient ne souffraient pas d'ambigüité, jugez-en : Horny Adriana*, ou encore, Local Sluts.*

Lorsqu'il s'en aperçût, la stupéfaction fit rapidement place à l'interrogation. Ce n'était certainement la chef des choristes qui avait pollué son courrier électronique avec Horny Adriana et les Local Sluts. Ses soupçons se portèrent naturellement sur le Franco-Manitobain à qui l'on avait confié tous les couplets du cantique. Stump était abasourdi.  Il y avait de quoi, car si le bonhomme était un célibataire endurci, il était aussi l'image inaltérable de l'intégrité et de la vertu. Une galaxie venait de s'écraser dans la tête de Stump.

Désormais, lorsqu'il voyait le Franco-Manitobain aux répétitions, il lui souriait d'un air benêt et lui demandait comment ça allait, songeant à Horny Adriana, aux Local Sluts et à la vie qui, décidément, reste un peu foutraque par tous les temps.



_______

*  id.