Au Pays de nulle part

 

A la retraite, elle était enfin à la retraite. Elle ne cracherait pas dans la soupe. Après avoir des années durant compulsé le dossier de pédophiles et de petites victimes, elle partait, elle quittait tout cela.

Elle savait pour autant que le génie du mal était toujours à l’œuvre puisque disparaissaient les quatre points cardinaux, que le miroir ne lui renvoyait plus son image, que son ombre ne la suivait plus sous le soleil. Elle avait un lot d’anecdotes à raconter sur le pays de nulle part ; ces maisons qui n’étaient que façades, la rivière des chutes silencieuses, le soleil machin…

Au pays de nulle part, tout se répétait à l’infini, comme si tout se heurtait à un obstacle invisible qui renvoyait sans cesse dans la boucle du temps. Le génie du mal rôdait à l’affût des âmes innocentes que ses condisciples lui jetaient en pâture. Dans son antre régnait l’interdit que des démons besogneux faisaient respecter et la parole était censurée.

Au pays de nulle part apparaissaient des enfants vieux et maudits, des arbres qui n’existent pas et la dame en bleue, une petite vieille mal coiffée. C’était le Polonais qui le premier avait attiré son attention sur la dame en bleue. Le Polonais, un plumitif qui en temps normal distribuait des amendes, était vraiment un chic type. Elle avait eu recours à ses services bon nombre de fois. Une fois pour acquérir deux baigneurs de celluloïde qui, de trouille, se noyèrent dans un glouglou inexplicable. Lorsqu’ils furent repêchés on découvrit sur l’un des baigneurs, près du cœur, ce curieux tatouage « J’aime la marche athlétique » et sur l’autre « Moi pas, pantoute ». Une autre fois encore il vint à sa rescousse pour effectuer la saisie de toutes les copies inédites de ses mémoires écrites à l’âge de deux ans.

Au pays de nulle part, on travaillait comme des esclaves, puis on allait se coucher abruti de fatigue. Grâce à cette loi d’airain la morale était sauve car on ne risquait pas de mener une vie de patachon. Le bruit et la fureur ou le silence de plomb.

Le génie du mal avait cette façon diabolique d’apparaître revêtu d’une tenue de Mickey à cinq heures cinq exactement en chantant à tue-tête « Mickey Mouse ! »  (ter). Il parsemait son chemin d’embûches en faisant apparaître sur son passage d’adorables petites vieilles qui exhibaient, qui un pied pris dans les pansements, qui une cheville foulée, qui un plâtre. Elles posaient leurs grosses pattes folles en évidence comme autant de pièges voraces prêts à se refermer. Ses tripes se nouaient, la sueur perlait sur son front, elle était absolument terrorisée et ses nuits se peuplaient de cauchemars où de grosses pattes folles menaçantes se déplaçaient au ralenti.

Au pays de nulle part il y avait Jeff, un bonhomme qui bricolait dans le provisoire. Entre autres, il faisait le commerce illicite de chaussures, les vendant par quatre du même pied. Un jour il se volatilisa en même temps que son stock de godillots. On ne retrouva rien.

Au pays de nulle part, les signaux informatiques se succédaient à un rythme satanique. Sa mémoire vacillait et se brouillait. Un vent glacé soufflait sous son crâne. Des pans entiers de sa mémoire et même de son savoir s’étaient effondrés et elle voyait des poules noires sans tête se mettre à courir dans tous les sens.

***

Elle n’était pas de la race des bâtisseurs. Bien au contraire. Elle aimait le moment bâti sur l’instant fait de presque rien, et qui jamais plus ne reviendrait, mais qui resterait dans sa mémoire, serti tel un joyau. Elle aimait le roc de ces joyaux parce qu’il émaillait son firmament, mais plus encore parce qu’il fécondait le nouvel instant. Il n’en restait pas moins, elle en était persuadée, que Dieu avait veillé pendant tout ce temps. Nul ne saurait jamais comment, mais c’était pour elle une réalité indéniable, tangible et pour ainsi dire palpable.