Abyssale

 

Face à la vitrine, elle avait fait quelques pas en arrière sur le trottoir et avait relevé la tête. Oui, l'enseigne était bien celle d'une marque européenne. Il ne pouvait y avoir qu'une marque européenne pour faire de l'aspect d'un débarras européen, un objet de décoration. Là, des planches, faussement mal équarries, faussement souillées, reposaient sur de grossiers tuyaux, semblables à ceux qui, Outre-Atlantique, courent le long des parois d'une cave obscure. En moins, la goutte d'eau qui se détache, troublant le silence, la peinture écaillée, la rouille et la corrosion. Aucun doute. Nostalgie, où vas-tu te nicher ?! Sourire en coin, elle reprit sa balade.

Tiens, celui-là, elle l'avait déjà vu ? C'était le type qui avait... Non, ce n'était pas lui, mais il lui ressemblait. Tiens, il la regardait comme s'il la connaissait! Elle en fût mal à l'aise. Parce que si ce n'était pas lui – et ce n'était pas lui – pourquoi la regardait-elle ? Elle s'éloigna en s'interdisant de se retourner, gagnée par l'anxiété. Depuis sa rupture, le quotidien était submergé d'un raz-de-marée de faits insignifiants qui, normalement auraient dû glisser inexorablement vers le néant, mais qui lui accaparaient l'esprit sans pour autant livrer leur sens. En pressant le pas, elle avait heurté son coude sur quelque obstacle.

Elle prit à gauche, puis remonta la rue; elle gravit lestement le perron. Elle était arrivée et son souffle se relâcha. Elle entra, mais lorsqu'elle referma la porte vitrée, elle aperçut la poubelle pleine. Tiens, les éboueurs n'étaient pas passés ?! Mais si, puisque les autres poubelles gisaient ça et là, le long du trottoir. Elle croisa alors le regard du voisin. Un regard narquois qu'elle ne put s'expliquer. Le monde avait changé. Il n'avait plus aucun sens.

En ôtant le manteau, elle s'aperçut qu'elle saignait au coude et se demanda comment cela avait pu se produire. Il n'y avait aucun accroc au manteau. Fort heureusement, car il était neuf...  Par la fenêtre, elle aperçut une blondinette fade, du voisinage, portant un modèle semblable. Neuf aussi... Elle bloqua sa pensée qui déjà s'en allait déjà vers quelque abîme mille fois revisité. Errance mentale.

Le lendemain, elle sortit de chez elle au moment où passaient les ramasse-neige, ces gros camions de déblayage qui roulent côte à côte, l'un poussant la neige de côté à l'aide d'une pelleteuse pour que l'autre l'aspire et la rejette dans la benne du premier. Ils roulent au pas dans un bruit assourdissant ponctué du bruit de la pelleteuse qui retombe sur la chaussée et elle les accompagna se laissant dévorer par le vacarme. Elle prit le métro jusqu'au nord de la ville. Elle avait décidé de traverser la ville de parc en parc, jusqu'au bord du lac, puis de regagner son domicile, épuisée à n'en plus penser. Mais avant même qu'une rame arrive à quai, elle s'était laissée envahir de ces pensées empoisonnées dont elle ne parvenait plus à se défaire. C'était ainsi, jour après jour, une lutte de chaque instant pour éviter que l'esprit ne s'emballe sur des broutilles qui prenaient des proportions démesurées.

En sortant de la bouche de métro, un camion de sapeurs-pompiers était passé sirène hurlante, écrasant toute faculté de penser. Puis elle s'était enfoncée dans la tranquillité du parc enneigé, sa jupe s'étirant à chaque pas. Elle évitait de croiser le regard des promeneurs, ses yeux s'attardant sur le paysage figé sous le frimas. Au bout du parc, après quelques hésitations, elle avait trouvé l'entrée du parc suivant. Elle s'était enfoncée dans la tranquillité du parc enneigé. Toute la journée, elle avait suivi des sentiers d'hiver, recouverts de neige tassée sous le pas des promeneurs et qui parfois traversaient de petits cours d'eau glacés. Ce sont des sentes qui n'existent pas hors saison, mais qui réapparaissent chaque hiver. Il existe une mémoire des sentiers d'hiver chez les promeneurs. Une paix immense l'enveloppait. Une paix d'en-haut.

Puis, elle était arrivée exténuée à Harbour Front, l'ancien port marchand de Toronto, et s'était assise sur le premier banc un peu dégagé qu'elle avait trouvé le long des docks devenus promenade, face au lac Ontario, les jambes lourdes. Les quais pavés et les anciens hangars avaient été transformés pour d'autres activités, victimes de la désindustrialisation. Sa pensée s'était mise à errer quelques instants, mais les réflexions moches avaient refait surface; il en était ainsi dès que l'esprit était vacant. Fatiguée, elle se sentait incapable de se lever pour rompre le cycle et le découragement la gagnait; elle croisa le regard d'un passant. Il lui sourit. Elle se demanda pourquoi. Et, sans transition, elle se souvint qu'elle avait saigné au coude. Son esprit était en miettes. Pulvérisé. Elle prit la direction du métro le plus proche pour rentrer chez elle. En chemin, elle aperçut là, du coin de l'œil, un camion de sapeurs-pompiers débouchant de Yonge Street. Elle ne pensa plus à rien.

Le lendemain, elle reçut l'appel d'une compatriote qui travaillait à L'Alliance française et décida de passer la voir. Elle ferait son classement. Egalement..  Cela lui prendrait des heures. Puis, elle rentrerait. Le surlendemain, elle irait au boulot et le soir à l'université pour ses cours.  Après... Ensuite... Elle avait perdu le fil de sa réflexion. Le chat de la voisine de palier attendait pour rentrer. En miettes. En bouillie. Douloureux.

Ah, oui! Et la caserne! Elle passerait devant.