A contre-courant


Les roseaux pris dans la glace avaient un teint jaunâtre et s’étaient agglutinés en gerbe sous le givre, çà et là. Puis, dans la journée le temps s’était radouci et les toutous étaient de sortie avec leurs petits manteaux et leurs bottes. Elle se hâtait. Toute la journée, elle avait été incapable de se souvenir si elle avait remis le « d » ou pas. Sa mémoire lui faisait défaut. Elle s’était amusée à mettre un « d », puis à le supprimer, puis à le remettre quand le téléphone avait sonné. Bon, il lui avait fallu tout ranger et partir.

Elle était devenue modératrice bénévole sur un site catholique français. Toutefois, en dépit du décalage horaire entre Toronto et Paris, elle ne pouvait espérer que les cathos transatlantiques dormiraient encore, puisque les réveils européens sonnaient bien avant ceux du Canada… et la fréquentation du site avait-elle vu ce « d » ou pas ? Elle aimait le site, car il était très ouvert, tant aux intellos de la foi qu’au chômeur malheureux qui demandait que l’on prie pour lui.

Elle se savait d’un monde en disparition, celui des paroisses, des messes du dimanche, des mariages à l’église, des cloches qui sonnent à toutes volées, du corbillard que déjà on ne suivait plus jusqu’au cimetière, de la place de l’église où on lambine avant d’aller prendre l’apéro. Les églises fermaient, tombaient en ruine ou, pire, étaient désacralisées pour être rachetées puis transformées pour un usage désespérément profane. Les paroisses étaient regroupées dans un mouvement de panique. Les vocations étaient en baisse et des prêtres surchargés de travail s’efforçaient de garder et de mener le troupeau des fidèles lequel était désormais en transhumance… et à contre-courant.

Ce « d » l’avait-elle enlevé ou l’avait-elle remis ? Il lui était toujours difficile de cesser de muser modératrice ou pas, car après tout on ne peut se renier, et ce « d » maintenant lui torturait l’esprit. L’avait-elle laissé ?

Y aurait-il un sursis avant l’extinction ? Un répit ? Y aurait-il un crépuscule flamboyant ? On pouvait en douter. La déroute était manifeste. On ne croyait plus ni en Dieu ni en la famille ; on avait déserté les églises en même temps que s’étaient multipliés les divorces et les séparations telle une gangrène. Que nous était-il donc arrivé ?

Maintenant, elle en était presque certaine, elle avait remis le « d » avant de quitter. C’est fébrilement qu’elle avait rallumé l’ordinateur et s’était connectée au site. Et là, elle avait soupiré d’aise. Le « d » était là comme au rendez-vous ! La mention de la modératrice parlait bien de « débats », uniquement de débats, et se lisait ainsi : « Vous pouvez poursuivre vos débats sur la fornication dans la rubrique appropriée ». Voilà qui sonnait nettement mieux dans le contexte que « Vous pouvez poursuivre vos ‘ébats’… ». 

Mais tout compte fait, il n'y avait pas de quoi se marrer... Les prie-Dieu étaient à vendre. Les cathos partiraient, mais ce serait dans l’espérance, car « citoyens d’un royaume qui n’est pas terrestre, mais céleste ».