Mémoires d'un fou

dans les tribulations du XXe s.

 

 

 

Rédigé par Pierre André Doux au château des métallos de la CGT, à Ambroize-Croizat

 

 

 

 

©Tous droits réservés, 1956


 

 

 

 

 

 

 

 

A Roger Donnard

Fusillé le 16 décembre 1941 durant le Blocus de Djibouti
Pour soutien aux Forces Françaises Libres
(anciennement Côte Française des Somalis)

 

 

 

 

Préface


Les mémoires de mon père ont été rédigées en temps et lieu susmentionnés. Il s’agit d’un récit exceptionnel sur le dramatique déroulement de l’Histoire de la première partie du XXe s. et de son impact sur un destin qui se voulait ordinaire. De la veille de la Grande guerre à la fin de la Seconde guerre mondiale, les événements se succèdent, ponctués de rencontres improbables : en 1910, c’est Lénine qui se promène sur les sentiers d’Île-de-France en compagnie d’amis communs ; en 1936, sur le Koutoubia qui le ramène en France, c’est l’épouse éplorée du mécanicien qui vient de périr avec Mermoz, alors aux commandes de l’aéropostale, dans le golfe Saint-Paul, au large du Brésil;  en 1935, c'est la visite de Monseigneur Capra, envoyé de Sa Sainteté Le Pape, en mission en Afrique Française, alors qu’il est hospitalisé… sans oublier Henry de Monfreid, en 1942, dans l'enfer du Blocus de Djibouti...

 

Ces pages sont restées longtemps dans l’oubli, dans les fonds de tiroirs. Ma fratrie et moi-même, pour des raisons fort différentes, ne souhaitions pas les en sortir. Disons à la décharge de certains – dont je suis – que mon père ne nous a guère laissé de bons souvenirs. Voilà qui est dit. Ces mémoires ont donc connu un long sommeil, car une fois le chapitre d’une enfance malmenée clos, pourquoi revenir sur ce récit qui nous avait été martelé et asséné tout au long de notre enfance… avec, toutefois, des divergences éloquentes sur lesquelles je reviens plus loin.

 

Si finalement, j’ai rompu la phase de l’oubli, c’est le constat que ma fratrie ne s’y intéresserait jamais, quand le récit va bien au delà de l'expérience paternelle, même s'il explique par voie de conséquences, le chemin accidenté, misérable et désespérant emprunté par notre famille. Bien au delà de l'expérience paternelle, car les lieux visités sont emblématiques d'une époque - celle des deux guerres mondiales certainement, mais aussi celle de la colonisation qui tire à sa fin, avec en toile de fond La Guerre du désert de 39-43.

 

Quelques commentaires importants : Avant de prendre connaissance des mémoires de mon père, j’avais rédigé l’Histoire familiale qui précède ce récit et laquelle s’appuie exclusivement sur mes souvenirs d’enfance. Toutefois, plusieurs passages de mon récit sont en porte-à-faux avec les faits tels que décrits ici. Exemple, le décès de sa première femme ; dans mon souvenir, celle-ci avait perdu la vie en 1939 dans les bombardements allemands sur Toulon, alors qu’elle fuyait une France dans la débâcle. Cependant, ici, réfugiée du Blocus de Djibouti à Madagascar, elle décède à l’Hôpital colonial de Tananarive. Je constate par ailleurs l’absence de certaines marques de fierté, pourtant abondamment relatées durant notre enfance. L’un des faits concerne le général Le Gentilhomme, Forces Françaises Libres ; il aurait serré la main des rescapés du Blocus de Djibouti, dont mon père – communiste –, mais cela ne figure pas ici. Autre fait, antérieur celui-là : en pleine guerre de 14-18, au large des Dardanelles, il aurait été atteint de dysenterie à bord du cuirassé Patrie ; dans ces circonstances dramatiques, ses chances de survie étaient plutôt minces. Toutefois, ici, l’incident précède son engagement volontaire dans la Marine de guerre et on le retrouve dans la marine marchande, atteint non pas de dysenterie, mais de typhoїde. En intégrant l’anecdote à l’épisode de sa vie où il est engagé volontaire, était-il dans la gloriole et la fanfaronnade ? Il est vrai que le bonhomme était coutumier du fait. En effet, nous l’avions souvent entendu dire qu’il avait été envoyé au Front, jusqu’au jour où, enfant, j’ai été suffisamment instruite pour lui demander s’il avait été au Front ou dans la Marine de guerre. Pris sur le vif, il avait eu un rire un peu gêné, marmonnant à l’intention de Maman « ces enfants, ils ont de ces questions ! »

 

Enfin, j’ai supprimé le nom des personnes visées par ses accusations – qui, ici, pleuvent – ainsi que les épithètes de « traître » et de « collabo » qui émaillent son récit pour une question d’éthique et de prudence, bien entendu, mais aussi parce qu’il y a ambigüité dans le récit de mon père, une ambigüité que je laisse à la réflexion du lecteur.


Puis, je me suis posée la question de savoir si je devais remanier mon histoire familiale en fonction des circonstances réelles du décès de sa première femme. Après réflexion, j’ai opté pour la version imaginaire, celle de Toulon, car dans les faits, l’épisode apparaît si douloureux que l’on ne peut douter qu’il ait contribué à désaxer irrémédiablement un être déjà durement éprouvé par son enfance et par la vie et que la simple évocation de son décès lui était demeurée insoutenable.

 
Marie-Pierre DOUX

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis l’aîné de six enfants, orphelin de père en 1907, à l’âge de neuf ans. De ma mère remariée, j’ai un beau-père. À Villeneuve-le-Roi, mon clocher natal, mes parents et grands-parents paternels possédaient des chevaux, des voitures de toutes sortes – car en ce temps, il n’existait pour ainsi dire pas d’automobile – des terres et des maisons. J’ai obtenu mon certificat d’étude à l’âge de douze ans dans mon canton de Longjumeau. Mon oncle, Charles, artiste musicien aux Folies Bergères, puis au Châtelet, ainsi que mes parents, m’avaient fait apprendre la musique, le violon. J’ai abandonné l’étude en 1910 pour reprendre après la guerre de 14-18 chez monsieur A., demeurant à Ablon près de mon domicile. Ce monsieur était violoniste à l’Opéra de Paris, doyen des professeurs au Conservatoire national de musique et doyen des membres de la Société des concerts du Vieux Conservatoire national de musique. J’ai été son élève, chez lui à Ablon, pendant trois ans.

 

En 1910, sous la pression de mon beau-père, je quitte l’école et je deviens apprenti menuisier-ébéniste pendant trois ans. En quatre ans, j’apprends le métier entièrement à la main sans jamais avoir vu une seule machine à bois. Je suis fier de rapporter mes premières paies, des quinzaines d’environ soixante francs (cela peut paraître dérisoire, mais c’était des pièces de cinquante sous, d’un ou deux ou cinq francs en argent et mes pièces de dix et de vingt francs étaient en or !) J’attachais ma paie dans mon mouchoir. Un grand bifteck de cheval de premier choix me coûtait trente centimes, un litre de bon vin, trente centimes, une bonne paire de chaussures, cinq francs et il y avait partout des logements libres ; on pouvait très facilement déménager à la cloche de bois. Plusieurs locataires de mon grand-père ne payaient pas le loyer de ses logements de la rue du Pont à Villeneuve-le-Roi. Mon grand-père, Philibert, ne les a jamais inquiétés. Il leur disait « ça sera pour quand vous pourrez payer », mais rares étaient ceux qui le pouvaient ou qui le voulaient.

 

En août 1914, la guerre éclate. Mon patron et deux compagnons sont mobilisés et l’atelier est fermé. Je travaille alors avec mon beau-père qui n’est pas mobilisé étant chef d’une famille de six enfants. Tous ses commis ont été mobilisés et je tombe bien pour les remplacer. Je fais le déménageur de gens riches qui quittent leurs belles villas d’été pour habiter les beaux quartiers de Paris. Je grimpe les étages avec des charges qui dépassent les cents kilos, souvent un piano. Je vais à la gare d’Ablon charger et livrer des colis, des caisses, des tonneaux de vin que je descends en cave, culbute, mets en chantier, etc. Deux fois par semaine, à Ablon et à Villeneuve-le-Roi, avec un grand tombereau à rehausses, je fais toutes les rues, je jette les poubelles sur le tombereau et mon beau-père les vide et me les renvoie. Parfois, il saute à terre en bougonnant pour soulever avec moi les plus lourdes. Tard le soir et tôt le matin, nous sommes aux écuries, à soigner les chevaux.

 

Mon beau-père était sans méchanceté, mais dur au travail. Il était fort et solide comme un roc et les chevaux, comme ses proches et ses commis, devaient endurer et résister comme lui. Ma mère, elle-même, était aussi dure au travail que lui et pouvait remplacer n’importe quel homme au pied levé pour les travaux les plus durs. Elle est restée légende dans la mémoire des anciens qu’ils soient d’Ablon, de Villeneuve-le-Roi ou de la contrée. Mon beau-père me vexait souvent à table, aux repas, me disant que je ne serais jamais capable de gagner mon pain. Il me lançait aussi d’autres pointes qui touchaient la fierté du gosse de seize ans et demi que j’étais.

 

 

 

Sur les routes de France

 

Et donc, le 14 septembre 1914, avec mon petit baluchon, un casse-croûte, une pièce d’argent d’un franc en poche, je pars seul, à pied, pour gagner ma vie par mon travail. En ce temps, il n’existait pas de Sécurité Sociale ; je n’avais pas le numéro matricule qui nous suit partout. Je vais travailler dans de petites fermes de la vallée de la Loire. Puis, en novembre 1914, j’arrive à Saint-Nazaire-Penhoёt où je vais travailler sur les navires et à l’atelier du bois, sur les grands chantiers de construction navale. Je suis payé au-dessus du tarif ; je n’ai pas encore dix-sept ans, mais je suis payé au tarif des dix-huit ans. Les canards, des Briérons, sont jaloux de moi, « le Parisien », et, sournoisement, quand ils sont en groupe, ils me narguent. Un soir, rue de Lille à Penhoёt, je suis suivi par un canard plus âgé que moi et qui gagne moins. Il me bouscule et nous nous battons. Tout est désert par nuit noire. Nous roulons dans des mares de boue faites de poussière de charbon… Nos sabots de bois, à un franc cinquante la paire, nous sont sortis des pieds. J’en sens un sous ma main et, avec, je cogne dur sur le crâne de mon canard. Assommé, il me lâche et je cours vers ma pension non loin de là. Les cinq pensionnaires m’attendaient pour souper. Ils me regardent tous d’un air ahuri :  je suis blessé à la figure, je saigne du nez, la veste de mon bleu de travail est complètement déchirée et couverte d’une boue noire. La patronne, une Morbihannaise d’Auray, me questionne et je lui dis : « J’ai été attaqué par un canard, il est là, dehors, tout près d’ici ». Tout le monde sort de la pension et regarde le canard ensanglanté lui aussi, plein de boue noire, hirsute et ébouriffé, cherchant ses sabots à quatre pattes. Il se relève enfin, quitte sa mare boueuse dans un gros clappement et repart… en boitant. Le lendemain, j’en fis part à mes chefs Nazairiens qui, par l’intermédiaire du chef d’atelier, monsieur L., eurent la consigne de passer un bon savon à mes jaloux de canards qui ensuite me fichèrent la paix.

 

 



* Canard : argot, terme de mépris employé dans les ateliers et désignant un mauvais camarade

 

 

 

La Compagnie Générale Transatlantique en 14-18

 

À la fin d’avril 1915, je prends le train pour Le Havre. Mon baluchon est plus gros et j’ai des économies en poche. En pleine guerre, ce grand port connaît un trafic incessant avec des navires de toutes sortes, de tous pays, depuis les grands quatre mâts à voiles carrées de la Compagnie Borde, jusqu’aux paquebots les plus modernes. Tout cela m’émerveille et j’envie les hommes d’équipage qui partent au loin pour des traversées de deux à trois mois avant de rentrer au port. Les grands voiliers passent au Cap Horn ou au Cap de Bonne Espérance. Ce sont des campagnes de douze à dix-huit mois. J’ai dix-sept ans sonnés et une grande envie de voyager, de connaître l’Amérique, de passer les tropiques et l’équateur. Je me renseigne et j’apprends que toutes les compagnies de navigation manquent de personnel et qu’il est assez facile de trouver un embarquement. Je me présente à l’agence de la Compagnie Générale Transatlantique, enfin muni du consentement de ma mère, après un premier refus où elle m’exposait les périls de la navigation en pleine guerre et sa propre responsabilité. Après avoir passé la visite sanitaire, je suis embarqué en qualité d’aide-cuisinier pour travailler aux cuisines des premières classes à bord du paquebot Haïti, à quatre-vingts francs par mois, habillé, couché dans un bon lit avec des draps. Je mange ce qu’il y a de plus fin ; le pâtissier est un copain et je fais honneur à ses meilleurs gâteaux. Pour les bons vins, je ne suis pas tenté, mais je n’aurais que l’embarras du choix, que ce soit bordeaux ou champagnes. Tous les soirs, après le service, le chef d’office envoie aux cuisines de quoi garnir la belle cave d’un particulier. Et ça n’était jamais perdu, car dans l’équipage il y a du trafic, avec échanges en douce aux escales.

 

Le 9 mai 1915, c’est le torpillage du grand Lusitania. Le paquebot Haïti appareille et quitte Le Havre pour une ligne de quarante-cinq jours avant de rentrer au port, en passant par Bordeaux ou Saint Nazaire, l’Espagne, les Antilles, le Venezuela et la Colombie à Cristobal, puis on longe le canal de Panama. Après quatre traversées sur cette ligne, le Haïti est affrété par la Compagnie Sud-Atlantique dont plusieurs navires ont été coulés près des Dardanelles et de Salonique. Le Haïti fait Lisbonne, Dakar – où l’on se ravitaille en charbon – puis le Brésil à Bahia, Rio de Janeiro et Santos, l’Uruguay à Montevideo, et l’Argentine à Buenos Aires où l’escale est plus longue – quinze ou douze jours – comme dans toute tête de ligne, pour la révision des machines.

 

Nous accostons à Bordeaux, le 1er janvier 1916 et je quitte le Haïti pour une visite à Villeneuve-le-Roi, surprendre ma famille qui ne m’attend pas, ne sachant pas exactement où je suis. En entrant, ma mère, surprise, me saute au cou en me serrant et disant « mon André ». Mon frère et mes quatre sœurs étaient tous joyeux. C’est l’unique fois où ma mère m’a serré dans ses bras.

 

A table, aux repas, mon grand-père paternel, Philibert, né le 16 avril 1827 à Pouc, dans la Nièvre, me parle d’une voix que je ne reconnais plus. Il a quatre-vingt-neuf ans. Il n’a jamais été malade de sa vie et, à mon départ en 1914, il était solide, mais dès le début de la guerre, tous ses petits-fils, mes cousins, ont été tués au front. Il en ressent un grand chagrin. Il est heureux de me voir ainsi que moi qui l’aime beaucoup. Il me rappelle mon père.

 

Mais à peine quinze jours passés chez moi, vers le 15 janvier 1916, je sens la froideur de mon beau-père à mon égard. Je n’ai pas la tête dure et je comprends que je suis de trop dans la famille. Il est fâché contre ma famille paternelle, mais moi, je reste bien avec tout le monde. Je fais mon baluchon, j’embrasse bien mon grand-père, puis je prends le train à Saint-Lazare et en route pour Le Havre. Quelques semaines plus tard, par une lettre tardive, j’apprends que mon brave grand-père, Padou, comme nous l’appelions, est mort le 21 janvier 1916 et a été inhumé.

 

 

 

Le Havre, quai de Videcoq

 

Pendant mon court séjour au Havre, je vais travailler sur les quais, dans les docks. J’ai dix-huit ans et je suis fort. Je suis docker. Dans la menuiserie-ébénisterie, j’aurais gagné de cinq à six francs par jour, mais en tant que docker, je gagne huit francs par jour. Je travaille honnêtement, car je me souviens des conseils de ma mère, notamment le jour où une bande de garnements me sollicite pour prendre part avec eux au cambriolage sans risque de gros lingots d’étain entassés sur un quai. Je leur dis que ce n’est pas la peine de compter sur moi et les laisse partir sans m’occuper d’eux. Nous sommes en pleine guerre et les marchandises arrivent de partout et s’entassent ci et là. Il n’y a plus de place sur les quais. Les voleurs ne savent plus où donner de la tête.

 

Quant à moi, de temps à autre, le soir, je vais au grand théâtre et le plus souvent aux Folies Bergères. Un soir, je fais la connaissance d’une jeune femme élégante qui me propose de l’accompagner et d’aller dormir chez elle. Le lendemain matin, de bonne heure, je pars me changer à mon hôtel et je file au travail sur les docks. Ses services avaient été gratuits et elle espérait que le soir, encouragé par la gratuité – et la chair est faible – je serai là, au rendez-vous, chez elle. Cela dura quelques jours, puis une nuit elle me dit qu’elle allait me présenter à des amis. J’étais dans un lit occupant une alcôve fermée par de grands rideaux qui tombaient du plafond quand, tout à coup, les grands rideaux se sont ouverts et, s’effaçant, elle déclara : « Je vous présente mon homme ! » Puis un gus et une femme m’ont serré la main. Nous bûmes une bouteille de champagne et, à pas de loup, à pas feutrés, ils repartirent, l’homme et la femme, marchant en chaussettes. La femme, je l’appris, était une prostituée de la rue Bazan, du quartier Saint-François-Notre-Dame, et l’homme, son marlou, son souteneur, un déserteur qui se cachait dans les greniers et les caves de ces quartiers. En chaussettes, je présume. C’est vrai que des godasses à bouts ferrés…

 

Après cette rencontre, mon amie devint exigeante. Elle m’imposa de demeurer avec elle, chez elle. Je le lui promettais toujours, mais je gardais ma chambre à l’hôtel du quai de Videcoq. Elle me montra toute ma garde-robe très bien garnie ; elle m’avait acheté du linge, le plus fin, le plus cher. Elle m’emmena rue de Paris, chez un grand tailleur et me fit faire un complet sur mesure que je portais avec le borsalingue.  Tout cela était rangé chez elle. Elle prenait le mercredi comme jour libre et, ce jour-là, elle ne voulait pas que j’aille au travail. Nous sortions tous les deux. Habillé tout de neuf, je ne ressemblais plus à un docker. Elle avait toujours soin de bien garnir mes poches, mon portefeuille et mon porte-monnaie. Je dépensais sans compter. Quand il n’y en avait plus, elle en remettait et il y en avait toujours. Nous allions souvent à Sainte-Adresse aux Pavillons bleu, jaune et rouge, dans des restaurants où des boîtes de nuit. Après ces sorties, tout mon linge et tous mes vêtements étaient rangés chez elle et je reprenais le collier d’ouvrier.

 

Je savais bien qu’elle se prostituait. Tous les navigateurs, des milliers de militaires Anglais, Canadiens et autres faisaient escale au Havre. Elle était jeune et belle fille et pouvait compter sur eux. Elle raquait des sommes considérables qu’elle prenait plaisir à me voir compter avec elle. Mais un jour, elle se fâcha contre ma promesse évasive de venir définitivement chez elle, vivre avec elle. Elle m’imposa de ne plus travailler du tout, d’être tout à elle et de ne fréquenter que ses amis. Voyant mon hésitation, elle menaça de me tuer ou de me faire descendre. Je l’en savais capable, mais je l’aimais bien et elle le savait. C’est curieux, mais c’était ainsi.

 

 

 

À bord du Mont-Ventoux

 

Toutefois, les bons conseils et mises en garde de ma mère me revenaient sans cesse en mémoire. Je pris la décision de rester sur le droit chemin et, pour éviter tout scandale, de disparaître. Elle avait vingt-deux ans et toutes les possibilités de me retrouver au Havre. Il fallait donc que je quitte la ville. Je me présentais à l’agence de la Compagnie Générale Transatlantique. J’acceptais le premier embarquement disponible et, dans la même journée, je passais la visite sanitaire et remplissais toutes les formalités au bureau de l’Inscription Maritime, quai de Videcoq, près de mon hôtel. Le lendemain matin, j’embarquais et prenais mon nouveau poste à bord du cargo Mont-Ventoux, en qualité de soutier, faisant partie du deuxième quart, de dix à deux, le plus pénible des trois quarts ; en service, je faisais les trois quarts de jour (c’est-à-dire les quatre heures du quart de jour) et les trois quarts de nuit, avec en plus une heure de nettoyage-travail sur les machines. Les heures de nuit étaient réservées aux soutes à charbon, à la chaufferie et au vidage d’escarbilles. Ce grand cargo comprend deux énormes chaudières Belleville à trois foyers chacune. Il n’a rien de moderne ; c’est un vieux système ; le charbon est apporté à la manne,*  le vidage d’escarbilles au treuil à vapeur par une manche à air. Par tempête, cela cogne de partout et il en tombe sur le chauffeur en bas qui rouspète déjà du manque de charbon pour charger les foyers. Le chef de quart arrive de la salle des machines en vociférant que la pression baisse. Il faut faire vite pour apporter le charbon qui s’éloigne au fur et à mesure des jours de traversée. Il faut aider les deux chauffeurs, passer le ringard,*  charger, décrasser entièrement un foyer à chaque fin de quart et apporter le charbon tout prêt pour le quart suivant. Au mouillage, pendant les escales, les grandes chaudières sont éteintes ; la petite chaudière alimente les grues, les mâts de charge, les cabestans, etc. Nous changeons des tubes à fumée, nous piquons le sel au fond des chaudières, nous aidons les mécaniciens pour leurs révisions. Un soutier de la Compagnie Générale Transatlantique gagne quatre-vingts francs par mois. Sur ces cargos, nous avons, au poste de chauffeur et de mécanicien, une couchette avec une paillasse, un polochon, deux couvertures, mais pas de draps. Il n’y a pas de lavabos ; il faut donc avoir son bidon pour se laver dans un coin de la chaufferie – ou sur le pont, lorsque nous sommes sous les tropiques – et la nourriture est infâme. Mon chef de quart m’annonce que rentrés au port, il me fera passer chauffeur, à cent vingt francs par mois. Ce sera moins dur que soutier. Même le métier de mineur c’est de la rigolade auprès du travail de soutier de cette époque !

 

Au Havre, avant l’appareillage du Mont-Ventoux, je ne mets pas pied à terre pendant une semaine. La première escale fut à Saint-Nazaire – souvenir de mon canard – puis, à Nantes, quai de la Fosse avec toutes ses rues étroites et mal famées, puis à Bordeaux. Ce cargo faisait de très longues escales et, à neuf nœuds à l’heure, ne filait pas vite (quinze à seize kilomètres à l’heure) et, à vide, il roulait comme un tonneau et c’est ce qui nous arriva lorsque nous quittâmes Bordeaux. Pendant huit jours dans le golfe de Gascogne, jusqu’aux Açores, pris dans une tempête d’équinoxe, très peu chargé, nous fîmes du bord à bord et je voyais déjà le Mont-Ventoux la quille en l’air. Après ce coup de tabac, j’étais devenu champion pour monter, avec le treuil à vapeur, les bacs d’escarbilles par la manche à air et à les jeter à la mer, sans en faire tomber sur la tête des chauffeurs. La plus longue traversée, de Bordeaux à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, durait dix-huit jours ; ensuite, c’était de petites traversées et de longues escales où l’équipage pouvait récupérer des jours de repos, tel à Fort-de-France, en Martinique, aux Antilles et en Guyane, dans le vilain port de Cayenne, port envasé où nous ne pouvions accoster par manque de fond.

 

Le Mont-Ventoux, comme tous les navires de commerce de ce genre, comprenait une trentaine d’hommes d’équipage, mais pas de TSF, pas de canons, aucune arme, pas de médecin, telles étaient encore en 1916 les conditions à bord de la plupart des navires de commerce alliés. Ils étaient coulés les uns après les autres par les sous-marins allemands, quand ils ne sautaient pas sur les mines flottantes. Ce n’est qu’en 1917 que du plus grand au plus petit bâtiment de commerce, ils furent tous équipés de TSF, de canons de chasse et de retraite et, surtout, de grenades Guiraud contre les sous-marins. De ce fait, en 1918, les sous-marins ennemis furent maîtrisés. Mon ancien paquebot, le Haïti, commandé par L. L., est décoré de la croix de guerre pour avoir coulé un sous-marin allemand.

 

Le Mont-Ventoux rentre au port le 6 juin 1916. En rade de Saint-Nazaire depuis quatorze jours, nous sommes deux malades. Le commandant S. avait voulu nous débarquer aux Açores par crainte des sous-marins allemands qui sillonnaient les côtes espagnoles où ils se ravitaillaient. Sur mon lit de moribond, il vint me voir, m’exposant les périls de la situation et le fait que mon état m’empêcherait d’être sauvé en cas d’urgence. Il me sollicita pendant deux jours avant de doubler les Açores. J’avais refusé, car dans mon idée de malade, j’étais persuadé que je mourrais en terre inconnue, loin de ma famille qui, de ce fait, ne viendrait jamais sur ma tombe. C’était mon appréhension, une idée de malade. Toutefois, lorsque l’on connaissait les ravages de la guerre sous-marine entre les Açores et les côtes espagnoles, on savait que sauver deux malades dans ces conditions...

 

La cabine du cuisinier et du boulanger nous servait d’hôpital, le mousse veillait sur nous. Personne à bord ne connaissait notre maladie par son nom. Le commandant S. venait souvent avec son thermomètre ; il nous faisait cuisiner de bons plats, offrir de beaux cigares de la Havane, mais sans succès. Il avait baptisé notre maladie « fièvre intermittente ». Arrivé en rade de Saint-Nazaire, la police sanitaire des douanes monte à bord. L’équipage est curieux, mais les officiers sont inquiets, car, je devais l’apprendre plus tard, ils craignent une quarantaine. Le docteur déclare une fièvre typhoïde, mais les hôpitaux de Saint-Nazaire sont pleins en raison des blessés de guerre qui affluent. Nous sommes donc débarqués le lendemain matin, le 6 juin 1916, à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Nantes.

 

Je suis mis en isolement dans une chambre avec baignoire. Sœur C. me soigne ; c’est le professeur M., avec tous les internes qui s’occupent de moi. Trois bains par jour, dix minutes dans une eau à trente-sept degrés, puis je suis enveloppé aussitôt dans trois couvertures pour me faire transpirer pendant environ deux heures. Je suis un moribond porté par trois personnes, à la tête, aux pieds et au milieu. On me donne un verre d’huile de ricin, plein, deux litres de tisane de queues de cerise à boire toutes les vingt-quatre heures, du lait et une petite fiole d’extrait de café. Je souffre de la tête, horriblement. Toucher le bouton de la porte ou remuer doucement une chaise équivaut à un coup de maillet sur la boîte crânienne. Un infirmier, en me soignant, contracte la typhoïde.

 

Avec les bons soins du professeur M. et le dévouement de sœur C., je vais mieux et un jour on me sort de l’isolement. Je suis dans la grande salle ; un voisin de lit me donne un bonbon et une tranche d’orange, mais dans la nuit qui suit, je crie, j’appelle. L’interne accourt et me demande si j’ai mangé quelque aliment. Je serai mort sans avouer que j’avais mangé un bonbon et une tranche d’orange. J’ai l’impression que dans mon ventre tout se déchire. La fièvre est revenue. Tous les jours, sœurs et internes me demandent de leur dire ce que j’ai mangé, mais je reste muet. Enfin, au bout de cinquante-cinq jours de diète après cette rechute, je crie famine. Monsieur le professeur M. me donne, à midi seulement pour commencer, un tout petit peu de tapioca au lait. Mon état va s’améliorant. J’apprends que mon camarade du Mont-Ventoux, lui, est mort de la typhoïde, ainsi que l’un des fils du boulanger, âgé de dix-sept ans. Il était sauvé, mais ses parents lui offrirent quelques gaufrettes et il mourut dans la nuit par l’imprudence de ses pauvres parents.

 

Pendant ma maladie, lorsque j’étais dans la grande salle de l’hôpital, ma mère était venue passer huit jours à Nantes. Du fait que la diligence qu’elle conduisait assurait la correspondance avec le chemin de fer d’Orléans, elle pouvait voyager gratuitement en seconde classe.

 

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*Manne : panier, fr. du XVIe s. en usage dans la marine en ce temps

*Ringard : tige de fer servant à attiser le feu, décrasser les grilles, retirer les scories ; pique-feu, tisonnier (réf. Encyclopédie Universelle)

 

 

14-18 – Engagé volontaire dans la Marine de guerre

 

Guéri en septembre 1916, je rentre alors chez mes parents, mais c’est pour signer un engagement volontaire de trois ans dans les équipages de la flotte. Je fais mes formations au 5e Dépôt de Toulon, à l’atelier flotte de l’Arsenal. J’obtiens mon brevet de matelot charpentier. Nous faisons des marches en montagne, le plus souvent accompagnés des marins Russes du croiseur Ascooldt avec qui nous partageons notre repas et notre quart de vin pour, disent nos officiers, nous lier d’amitié.

 

Le 13 janvier 1917 à minuit, à bord du croiseur auxiliaire, le Liamone, je suis en partance pour l’Armée navale d’Orient, faisant escale en Tunisie, à Malte, puis en Grèce. Je débarque ensuite du Liamone, puis je continue à bord de l’Edouard-Corbière qui passe le canal de Corinthe. Deux mois plus tard, il est coulé, coupé en deux par une torpille.

 

Arrivé en rade du Pirée-Salamine, je suis embarqué à bord du croiseur Bruix, puis débarqué pour faire partie définitivement de l’équipage du cuirassé Patrie, mais, je suis mis en subsistance, c’est-à-dire détaché à bord de l’aviso Fauvette. À bord de la Fauvette, nous sommes trente hommes d’équipage ; nous possédons les premières grenades Guiraud contre les sous-marins ; nous faisons la chasse aux sous-marins ennemis, sans cesse, sans trêve, sans aucun repos.

 

En fait, j’avais été désigné pour la Berthilde, un bâtiment autrichien capturé et transformé en mouilleur de mines. Toutefois, un Brestois, plus ancien que moi, désigné pour la Fauvette – un navire confisqué aux Grecs royalistes et germanophiles – croyant être mieux à bord de la Berthilde, était parvenu, avec le piston de son compatriote, le premier maître charpentier, à faire changer les noms chez le fourrier  sans que je le sache :  je n’étais plus désigné pour la Berthilde, mais pour la Fauvette et l’inverse pour lui. Plus tard, j’appris que la Berthilde avait disparu avec son chargement de mines sans laisser de trace, et, plus tard encore, j’appris le changement des noms et des livrets chez le fourrier. Pourtant, sur la Berthilde et ses chargements de mines, j’aurais été plus exposé au danger d’être coulé que mon malheureux camarade. La destinée est ainsi. Le Brestois, c’était son destin.

 

Nous étions dans tous les endroits mal fréquentés, par tous les temps. A plusieurs reprises, les Allemands nous ont raté. Un jour, nous surprenons l’un de leurs navires qui venait de doubler le cap d’une île, ainsi qu’un de leurs sous-marins à la coupée  ; le navire allemand arraisonne le navire-hôpital Divona à l’arrêt ; les officiers allemands inspectent à bord du Divona… Nous ne pouvons donc les attaquer... Nous sommes en fin d’après-midi, le temps est calme. Nous nous éloignons. Puis, le sous-marin « boche » plonge et le Divona reprend sa route, mais, aussitôt, arrivent de tous les horizons des contre-torpilleurs, des torpilleurs, des vedettes rapides, anglais et français. La nuit est tombée et chaque navire dans son rayon désigné se met à lâcher ses grenades. Avec deux canonniers, je m’occupe des nôtres sur la glissière arrière que j’avais fabriquée. Les projecteurs fouillent la mer et, tout d’un coup, les canons se mettent à tirer et ça se met à siffler de partout. Très loin de nous, j’aperçois l’avant ou l’arrière du sous-marin allemand, tout debout, sortant de l’eau. Brièvement, car ce n’est qu’éclatements d’obus sur lui et de toutes parts, levant d’énormes gerbes d’eau. L’attaque s’arrêta là pour l’équipage de la Fauvette qui l’avait repéré en premier, et nous nous éloignâmes poursuivant notre route jusqu’à Salonique pour « faire charbon » et reprendre des munitions à la Pointe de Mikra. Le radio du bord nous confirma la destruction du sous-marin allemand, mais nous en avions des douzaines à chasser, donc je ne m’étends pas, car ce serait trop long. Je citerais seulement quelques endroits où nous chassions. Les principaux : Volo, Tarente, pour l’Adriatique ; pour l’Italie, le canal d’Otrante, Patras, Céphalonie, Le Pirée, le cap Matapan, Lemnos, Athos, Ténédos, Dodécanèse, Salonique, Milo, Malte, Zente, Santa-Maura, Bizerte, etc. Itéa, Corinthe, Salamine, Eleusis.

 

En 1918, j’embarque définitivement à bord du cuirassé Patrie, sous le numéro 422, dans l’équipe de Sécurité Milieu et Compagnie de débarquement. En octobre 1918, la Bulgarie capitule et, aux Dardanelles, les barrages de mine et les filets d’acier sont ouverts. Le Patrie est le premier cuirassé et navire de guerre de toutes les flottes alliées qui, seul, franchit les Dardanelles. Il a à son bord le général Franchet d’Espèrey, commandant en chef des alliés sur le Front d’Orient. Nous l’escortons jusqu’à Constantinople où il fera signer l’Armistice aux Turcs vaincus, cela avant l’Autriche et l’Allemagne. Aux Dardanelles, nous jetons une grande couronne de fleurs à la mer pour le Bouvet, coulé en 1915. Puis, nous rentrons immédiatement à Salonique, au grand quartier général.

 

Décembre 1918 – Le Patrie repart pour Constantinople. Il s’amarre au quai de Galata, à l’entrée de la Corne d’or, le nez tout près du point de Galata qui relie Pera à Stamboul. Le général Franchet d’Espèrey vient de faire son entrée triomphale dans la capitale turque. Deux fois par semaine, je fais des promenades instructives ; je visite partout ; nos maîtres sont ou le docteur à cinq gallons, ou l’aumônier du bord, le père R. F., licencié ès lettres et ès sciences, docteur en droit et professeur au collège Stanislas à Paris, et aujourd’hui, curé à Saint-Charles de Monceau et directeur du lycée Saint-Charles de Monceau. C’était un brave homme, très bon, qui a souvent défendu des matelots devant le Conseil de guerre.



Le cuirassé Patrie

 

 

Prélude de la Révolte des marins Français


1919 – Matelot à bord du cuirassé Patrie, je suis ce jour-là à Constantinople, permissionnaire à terre. A la fin de cette journée, ayant pris un repas en ville, je remonte à bord à l’heure, en règle, devant l’officier de quart qui me fait ordonner de rester en tenue « bleu de drap » ; je suis conduit à la salle d’armes où je suis étonné de trouver une douzaine de matelots de ma section, comme moi en « bleu de drap », rentrant de terre.

 

Des sacos  nous distribuent un ceinturon, une cartouchière remplie de cartouches, ainsi que le gros revolver d’ordonnance à barillet tout chargé. Ainsi équipés, les douze matelots, deux seconds maîtres et un lieutenant descendons la coupée, embarquons dans une vedette qui nous emmène en pleine nuit noire au milieu du Bosphore et remonte son courant rapide. Nous nous interrogeons discrètement entre matelots, mais aucun de nous ne sait où nous allons.

 

Nous accostons à la coupée  d’un navire de commerce russe à une cheminée, tout peint de blanc, dont le nom est Prince Pierre le Grand. Nous sommes placés dans un salon et un officier Russe parle à notre officier à l’écart. Puis, notre officier vient nous donner des ordres. Il nous explique que l’équipage du Prince Pierre le Grand sont des indisciplinés et même bien pire. Il y a parmi eux des voyous, des bandits qui refusent obéissance à leurs officiers. Ils refusent de remettre les machines en marche pour que ce navire, en provenance de France, n’arrive en Russie. Ils menacent de chauffer les chaudières avec des bombes chargées à bord.

 

Notre officier prend chacun de nous à part et nous explique le rôle que nous devons jouer.  J’ai la place la plus infâme, mais c’est un ordre et je ne peux refuser. Mon officier et l’officier Russe me conduisent dans une coursive en haut de l’escalier du poste des mécaniciens et des chauffeurs et me donnent la consigne de tirer, de tuer comme un chien, le premier marin Russe qui montera l’escalier et qui ferait un geste contre moi. Ils visent surtout le meneur, un colosse dont les officiers me donnent le signalement. Celui-là, j’ai l’ordre de l’abattre sans sommation. Mon officier me dit que c’est un sauvage, une brute, de ne pas hésiter, de tirer, de l’abattre, car il est dangereux.

 

Les autres matelots Français sont placés dans la courbe des coursives, plus loin. Je suis le plus mal loti, en haut de cet escalier et j’entends l’équipage des machines, en bas, à son poste, qui discute dur et ferme.

 

Au bout de quelque temps, un marin Russe avec un bidon et une grande gamelle me fait signe du bas de l’escalier qu’il a besoin de passer pour aller chercher de l’eau et du ravitaillement. Je lui fais signe qu’il a le passage libre, mais il monte l’escalier doucement, avec crainte. Il met ses deux ustensiles dans une main et de l’autre, il touche son côté pour me faire comprendre que je suis armé. D’un geste, je lui montre que mon revolver est dans sa garde, qu’il n’est pas sorti. Je lui fais comprendre que je ne voulais pas m’en servir. Alors, rassuré, il s’approche de moi. Je lui fais un sourire amical, mais ses yeux sont rivés sur le gros calibre. Je dis au matelot Français posté au bout de la coursive de laisser passer.

 

Un instant plus tard, ce même matelot revient avec notre officier et un officier Russe qui tous deux descendent au poste des chauffeurs et mécaniciens. Après de longues discussions, le marin Russe, signalé meneur, monte avec des camarades et, très tard dans la nuit, nous quittons le Prince Pierre le Grand avec le seul matelot désigné meneur, un matelot chauffeur.

 

Arrivé à bord du cuirassé Patrie, il est remis entre les mains de soldats Français et emmené à terre à Constantinople.  Le lendemain, nous apprenions que le Prince Pierre le Grand venait de Toulon avec un chargement de bombes d’avion, de munitions et d’armes, etc., destinés aux Russes Blancs contre les Russes en révolution, pour leur liberté contre leurs tyrans, et que le vaillant équipage du Prince Pierre le Grand refusait de conduire ce chargement pour aller tuer leurs frères révolutionnaires rouges en Russie. Le Prince Pierre le Grand et tout son chargement ne devait jamais arriver en Russie. Il resta dans le Bosphore, car son équipage aurait plutôt fait sauter le navire et eux avec.

 

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Puis les événements se sont précipités. Moi-même écœuré de ce que l’on venait de me forcer à faire, avec tous les marins Français, nous avons refusé de nous battre contre nos camarades Russes.

 

En mars-avril 1919, tous les navires de guerre se révoltent, gros et petits, qu’ils soient de Russie, de Roumanie, de Bulgarie, de Turquie, de Grèce, de Tunisie ou de France. C’est comme une traînée de poudre ; partout les équipages se mutinent et se révoltent. A bord du Patrie, la révolte éclate le matin au branlebas ; des mots d’ordre, des consignes sont écrits sur les miroirs se trouvant dans les batteries basses et hautes. Les marins déboutonnent leurs hamacs à l’épaule et montent les ranger dans les bastingages. Au réveil, ils ont tous l’habitude en passant devant ces miroirs de se regarder pour inspecter leur tenue ; ils étaient donc obligés d’y lire les mots d’ordre. Cette mutinerie dura plusieurs semaines, malgré les belles paroles, les beaux discours, les belles promesses prononcés même par l’amiral Exelmans. Les transports alliés remontant le Bosphore vers la Russie envoyaient de la musique et hissaient les drapeaux, mais remontaient aussi le Bosphore pour aller débarquer en Russie où l’on devait recommencer une guerre au printemps, des troupes serbes, grecques, italiennes, anglaises et françaises. La marine révoltée empêcha cette guerre contre la Russie.

 

Notre officier en second prenait note des plaintes, des réclamations de chaque marin qui passait en ordre devant lui, selon les cas, les états de service, etc. de chacun.

 

En mai 1919, à bord du paquebot La Navarre, en tant que mutin au deuxième contingent des révoltés, je suis rapatrié en France et je rejoins mon dépôt, le Premier dépôt des équipages de la flotte, à Cherbourg où j’embarque à bord du pétrolier Le Dordogne, le plus gros pétrolier du monde à l’époque avec ses vingt-trois mille tonnes. C’était auparavant un navire espagnol ravitaillant les sous-marins allemands. Nous l’avions capturé et gardé, mais pendant la guerre, nous l’avions prêté aux Anglais. Il avait porté trois noms : en espagnol, le Salvador, en anglais, le Silver Lip et en français Le Dordogne.

 

A bord du Dordogne en juillet 1919, nous sommes en partance pour Port-Arthur aux Texas, avec escale forcée aux Açores, Florès et Corvos, pour nous ravitailler en vivres frais, notre frigo étant en panne. Puis, rentré à Brest, je suis démobilisé le 16 octobre 1919. Je n’ai pas vingt-deux ans. Après cinq ans, la guerre est finie.

 

Nous avions fait la Révolution de la Mer Noire.

 

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Je reprends la bonne vie de famille chez mes parents qui m’accueillent. Je n’ai pas eu de jeunesse. Trop de mes camarades ont disparu ou sont morts à la guerre. Je n’ai qu’un seul désir, c’est de me perfectionner dans mon métier et de reprendre mes études de violon. Je rentre alors dans des maisons où l’on exécute les plus beaux travaux d’art. Je travaille en compagnie d’anciens élèves de l’École Boulle et de l’École des Beaux-Arts. Pendant ces années, je perfectionne mon métier d’ébéniste et je deviens alors compagnon.

 

 

 

 



*Saco : fusilier marin ; sur un bateau on dit qu'ils sont les fils du bidel, et de façon plus péjorative des plantes vertes, de la couleur de leur tenue de combat qu'ils ne quittent jamais (réf. Dico Mataf) http://passion.marine.pagesperso-orange.fr/dico_mataf.htm#lettre_s

*École Boulle, Paris : du nom du célèbre ébéniste de Louis XIV ; école d’arts et métiers, fondée en 1886 ; on y enseigne les métiers d’art (ébénisterie, marqueterie, tapisserie, sculpture sur bois ou sur pierre, coulage des statues de bronze, etc.)

 


 

Crise de 1929 – Les colonies et Dakar

 

La vie civile a repris. Je rencontre chez une ancienne famille de Villeneuve-le-Roi, les F. dont les enfants avaient été à l’école du pays avec moi. Je bavarde avec E., de mon âge, et son oncle M. Ils m’apprirent qu’aux environs de 1910, comme ils étaient Russes, Lénine, demeurant à cette époque à Paris,  venait souvent le dimanche chez eux, à Villeneuve-le-Roi. Ils me remirent en mémoire une anecdote : ils m’avaient rencontré et présenté durant une promenade – en ce temps, l’avenue du Parc – et je me souvins alors parfaitement bien que Lénine me serrât la main, simplement, sans dire mot.

 

En mai 1924, j’ai 26 ans, je me marie.

 

En 1934, les affaires vont mal en France. Le 6 février, éclatent à Paris des troubles qui font des morts. Le chômage est terrible. Ma femme a un bon emploi aux Halles. Sa patronne est très gentille pour elle. Nous n’avons pas d’enfants. En dépit de mes qualifications, le travail pour moi manque et je ne veux pas être nourri et entretenu par ma femme qui travaille dur. En février 1935, je prends mon billet aux Chargeurs Réunis et je prends le Brazza à Bordeaux en route pour l’Afrique occidentale française (AOF). Ma femme garde son emploi sûr chez ses patrons, gros mandataires. Je débarque à Dakar, mais huit jours me suffisent pour comprendre que le marasme des affaires est aussi grave qu’en Métropole. J’ai peu de ressources et le midi au lieu d’aller manger, je vais dans ma chambre d’hôtel faire la sieste sous la moustiquaire. J’ai un bon vieux copain, père de famille, fonctionnaire, qui est à Saint-Louis. Je lui écris et il me répond de venir de suite à Saint-Louis. Je prends le train, en 4e classe, et j’arrive le soir dans Saint-Louis, à Soor, où je demeure près de quatre mois. La vie y est bon marché à cette époque. Mon ami, un Noir de Guyane, vieux camarade de guerre en 14-18, fonctionnaire aux PTT et père d’une grande famille, est bien logé. Je suis chez lui comme chez moi. Les plus belles langoustes coûtent dix sous, les plus beaux poissons abondent. Tous les dimanches, avec la vieille Ford, nous partons toute la journée en brousse, à la chasse aux antilopes, aux phacochères, outardes, etc. A Saint-Louis, je fais la connaissance de braves gens. A la Mission catholique, je fréquente un jeune Parisien, le révérend père B. qui dirige le patronage Sainte Jeanne d’Arc, situé sur une grande propriété. La Salle Jeanne d’Arc est au bord du petit bras du fleuve.

 

J’avais remis plusieurs demandes d’emploi et je fus convoqué par la direction des Travaux Publics pour essai dans les ateliers et examens. J’ai ensuite attendu assez longtemps ma mise en route après avoir été reçu.

 

Mon ami Guyanais, en fin de séjour colonial de deux ans, rentre en congé en Europe pour six mois avec sa famille et je me retrouve seul à Saint-Louis du Sénégal, sans trop de ressources, mais avec la certitude que je vais obtenir une belle situation. En attendant, il me fallait le gîte et le manger. Alors le révérend père B. m’embauche pour tous les travaux de son patronage : je fabrique ou je répare les billards, les tables, les chaises, les bancs, les fenêtres et les portes. Je monte un portique complet de gymnastique, un grand mât pour le drapeau tricolore, des mâts dans les pignons du bâtiment et j’installe des antennes pour la TSF, en plus de réparer des chariots, etc. Si j’étais resté plus longtemps, j’aurais commencé à Soor une charpente en flèche sur le clocher de la cathédrale, lequel est arasé en terrasse en raison des tornades périodiques.

 

Arrive le jour de la grande fête de Sainte Jeanne d’Arc. Dans la salle, il y a un grand théâtre et je suis violoniste à l’orchestre avec mon grand ami pianiste, monsieur J. LF, commissaire de police en AOF. Après la fête, presque tous les soirs, je serai invité, soit chez le commissaire de police, soit chez les administrateurs pour jouer du violon en compagnie de leurs dames, soit chez des ingénieurs des Travaux Publics ou autres. Le gouverneur de Mauritanie, lequel est retraité, me fait remettre une belle enveloppe avec une forte somme d’argent en billets tout neufs de la Banque de l’AOF.

 

J’attends toujours d’être appelé au bureau du personnel pour signer mon contrat et dans l’intervalle, je travaille toujours pour le révérend père B. J’enseigne aux jeunes Ouolofs la gymnastique, le trapèze et comment envoyer les couleurs à huit heures du matin et à les ramener au coucher du soleil à la sonnerie du clairon et au garde-à-vous. J’ai toujours le manger et le coucher. Je dors dans le bureau de la salle Jeanne d’Arc sur un lit Picot que je place tous les soirs. Les nuits de Saint-Louis sont très humides et froides. Il me manque une couverture, mais j’ai trouvé ce qu’il me faut avec le père B. : tous les soirs, je me couvre bien avec le drap mortuaire des enterrements, le drap noir avec la croix blanche et les broderies blanches. Je sais que ce drap mortuaire a servi en 1928 pour des morts du choléra, mais nous sommes en 1935, j’ai froid et ce drap est épais. Il n’est pas sur un cercueil, mais sur moi et me tient chaud.

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* Lénine logeait alors avec sa famille au 4, rue Marie Rose à Paris XIVe ; le lieu devint plus tard musée, le Musée Lénine, jusqu’en 2007 où il ferma ses portes.
 

 

 

Le Soudan Français

 

A la fin du mois de mai 1935, tous mes papiers sont en règle et je m’apprête à quitter Saint-Louis, regrettant les braves gens que j’y ai connus. La caution que j’avais versée en quittant la France m’est reversée ; je touche quatre mois de solde d’avance. Je prends le train en première classe. Nous roulons deux jours pour franchir les deux mille kilomètres qui nous séparent de Bamako, capitale du Soudan. Je reste trois jours à l’Hôtel du Niger. Je remplis les formalités aux bureaux de l’Administration et, en automobile, je poursuis ma route sur trois cents kilomètres, pour arriver sur les chantiers des travaux d’irrigation du Niger, au grand barrage de Markala, dit de Sansanding.

 

Je suis chef charpentier, affecté au Point A, jonction du grand canal inducteur avec ceux du Macina et du Sahel. Le travail et le climat y sont très durs ; pas de vivres frais, sinon des conserves ; il règne une très mauvaise ambiance entre les gradés militaires de carrière hors cadre. Sournoisement, ils se font toutes les crasses possibles. Des travaux pharaoniques s’étendent sur une superficie gigantesque et se font de jour et de nuit, par des températures de plus de quarante-cinq degrés. Toute marche est pénible. Un matériel formidable fonctionne jour et nuit. Les travailleurs Noirs sont recrutés comme l’on recrute normalement les soldats pour une durée équivalente au service militaire. Ils ont un livret et un matricule. Ils sont affectés au contingent, mais on sent qu’ils sont plus des « tirailleurs pelles » que des tirailleurs fusils, car dans la réalité ils semblent être aux travaux forcés, pendant deux ans, à un franc cinquante par jour. Il leur est retenu un franc par jour pour la nourriture et les cinquante centimes qui leur restent leur sont presque toujours supprimés pour des punitions plus ou moins justifiées. Ils me disent souvent que la nourriture est abjecte. On voit plusieurs milliers de ces esclaves sur deux à trois cents kilomètres, dans des campements en pleine brousse. Ils sont à la peine jour et nuit sous la surveillance non pas d’Européens qualifiés, mais de véritables gardes-chiourmes.

 

Il y a peu de Blancs par campement, pour deux à trois mille Noirs du contingent. Il y a peu de civils, tout juste un mécanicien, un chef maçon ou un charpentier par-ci par-là. En tant que civils, nous sommes plus ou moins déconsidérés par les militaires de carrière et subissons toutes sortes d’intrigues. Presque tous les militaires sont équipés d’un vélo leur évitant les marches pendant la saison sèche. Je ne peux en obtenir un, donc j’achète un cheval. Toutefois, je n’ai ni selle, ni étrier, mais qu’importe, j’irai doucement en attendant d’avoir l’équipement. De toute façon, à la saison des tornades, mon cheval passera partout à travers brousse, alors que les vélos ne pourront plus servir.

 

Je ne peux pas citer dans cet exposé, les actes inqualifiables, dégoûtants, de la part de certains militaires de carrière hors cadre en service dans ces travaux, mais des mémoires écrites en ce temps par moi-même sont très bien conservées, avec tous les détails, les noms, etc. Un petit exemple, toutefois, pour montrer la mentalité qui prévalait sur ces chantiers.

 

De service au bord du canal Macina, je vois un noyé en surface descendre le courant rapide. Avec une pirogue et trois laptots,  je rattrape le mort et le hisse à terre après l’avoir identifié grâce à la médaille matriculée qu’il porte au cou. Je le fais enterrer au pied d’un arbre. Le chef de chantier du Point A qui est mon chef, monsieur le Capitaine […] vient me voir à ma case le soir-même et m’eng… copieusement en me disant : « Vous me faites remplir des formalités, vous me donnez du travail supplémentaire ! La prochaine fois que vous en verrez un comme ça, vous le laisserez filer plus loin, que les caïmans le mangent et que je n’aie pas à m’occuper de tout ça ! »

 

Un autre jour, ce même capitaine passa la consigne aux cinq Européens que nous étions au camp du Point A, de ne plus jamais recevoir le sergent-chef […] qui était dans un autre camp, un peu plus loin, le camp du Sahel. Le bruit courait que ce sergent violait des Noirs. J’ai parlé à deux contingents qui avaient subi ses violences. L’un d’eux se nomme […], du Cercle de Dioїla. Il m’a expliqué comment ce sergent attaquait ces malheureux esclaves, craintifs et sans défense contre un gradé. Ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu…

 

De temps en temps, je recevais des nouvelles de Saint-Louis du Sénégal. Tous les enfants, de jeunes Sénégalais, du patronage Jeanne d’Arc m’écrivaient, ainsi que les braves personnes que j’avais quittées là-bas. Tous les mois, j’envoyais un mandat au patronage. En brousse, au Point A, notre service postal n’existait que sur une note de service. Un bout de papier. Dans la réalité, il n’existait absolument rien du tout. Au Point A, je n’ai jamais vu venir un responsable du service postal. Ce service se faisait au petit bonheur la chance par des laptots illettrés, irresponsables, que le capitaine […] envoyait au petit bureau de Markala de l’autre côté du fleuve du Niger. Plusieurs de mes lettres se sont ainsi perdues. Cependant, une autre note de service, datée et signée du colonel […], note n° 639/S, signée à Ségou, le 7 mars 1935, suite à la note 391/S du 15 février 1935, indiquait que chaque Européen se rendant à Markala, en service ou pas, pouvait s’entendre avec ses camarades de camp et aller faire pour eux les opérations postales. Donc, en service ou non, on pouvait se considérer en service. Ces notes sont probablement encore aux archives de Ségou.

 

Le 5 août 1935, après la sieste, je disposais de mon après-midi. J’avais à expédier un mandat et une lettre recommandée. Je demandai au maréchal des logis, le chef […], de me procurer les laptots nécessaires pour me rouler en tacot sur la voie de Tafina et me traverser en pirogue de l’autre côté du fleuve. C’était la saison des tornades et la grande crue du fleuve, qui monte de sept mètres, s’étale sur des kilomètres de largeur, traversée d’un violent courant. Comme de coutume, ce militaire, en contravention du règlement, ne me donna pas le personnel auquel j’avais droit pour passer sur l’autre rive. Je partis donc à cheval, mais trop tard et je ne trouvai plus de pirogue. Je rentrai donc au camp à travers brousse, mais c’est là que mon cheval, piqué par une bête, s’emballa furieusement. Sans selle, sans étriers, je tins bien, mais la bride était trop grande et le mors lui sortit de la gueule. C’était un mors indigène, spécial, qui frappe dans la gueule de l’animal. Le cheval fonça dans un poteau de métal, me blessant grièvement. Ce sont deux Bambaras, qui me connaissaient bien, qui me trouvèrent et me portèrent sur leur dos jusqu’à ma case. Je me demande encore comment ces deux braves sont arrivés à me porter jusqu’à mon lit. Le choc avait été terrible et je me sentais perdu. La femme du capitaine voulu me faire déposer chez elle, mais je refusai. Le sang coulait et je voulais être chez moi pour mourir tranquille. Il était environ dix-sept heures ; il n’y avait pas de téléphone, pas de docteur près du camp qui, pourtant, occupait deux mille travailleurs, pas un seul brancard, pas d’infirmerie. Par hasard, sur la piste ravagée par les tornades, un camion passa et fut réquisitionné séance tenante. Mon matelas servit de brancard et fut placé sur le camion, puis je fus transporté à Sarkala, au bord du fleuve. Arriva une vedette avec à son bord un Russe Blanc du service de santé, monsieur K. Enfin, à deux heures du matin, j’étais débarqué sur l’autre rive, à Markala, et amené dans une baraque en bois qui tenait lieu d’infirmerie ; le tout était sommaire, mais il y avait des moustiquaires. Monsieur K. me fit une piqûre de morphine et c’est la seule et unique nuit où je pus dormir durant les vingt-huit jours qui suivirent.

 

Le lendemain matin, pour aller à l’hôpital du Point G à Bamako, nous fîmes près de quatre cents kilomètres en auto-ambulance, sur des pistes défoncées par les tornades, lesquelles frappaient depuis la mi-juin, car là-bas les saisons sont régulières et quand arrive la saison des tornades c’est un désastre pour quelque temps. Pendant toute la journée, de sept à dix-huit heures, nous avons roulé, puis nous sommes arrivés au Point G.

 

Je suis alors allongé immédiatement sur le billard et endormi. Le lendemain matin, les deux médecins chirurgiens de l’hôpital du Point G, le commandant […] et le lieutenant […], me disent que j’ai eu de la veine, que je n’ai rien de cassé, que ça n’est que dans le gras. Mon bras gauche est gonflé et tout noir, ma cuisse droite et tout le côté droit sont noirs comme du charbon ; à la hanche droite, il y a un trou. Tous les matins, je suis transporté à la chirurgie et pansé. La femme du chef de Cabinet du gouverneur fait prendre de mes nouvelles tous les jours et m’envoie quelques fleurs par l’intermédiaire de son secrétaire, monsieur D. Étant le plus souffrant, j’ai la visite du général en chef V., de même que la visite de Monseigneur Capra, envoyé de sa Sainteté le Pape, pour une Mission d’inspection en Afrique française, en août 1935.

 

Je souffre abominablement, de jour comme de nuit, ne fermant jamais l’œil. Je déplace mon bras constamment. L’adjudant infirmier m’y applique des compresses ou autres produits, mais sans résultat. Le commandant […] me dit qu’il y a eu rupture de vaisseaux et hémorragie interne et c’est pourquoi mon bras est noir comme du charbon. Au bout de trois semaines, il me dit qu’il voit pourquoi j’ai très mal, car il y a un nerf coincé dans le coude. Alors il me fait dresser à moitié assis sur mon lit, tenir par le cou à droite et à gauche par deux tirailleurs Sénégalais et se met à tirer de toutes ses forces sur mon bras en le torsant. Je me mets à crier et à hurler si fort qu’ils me lâchent tous immédiatement. Le commandant […] me dit alors que je suis plus fort que lui, mais que le lendemain il m’aura sur le billard. Ne pouvant me mettre ni sur mon côté droit, ni sur mon côté gauche, et sans pouvoir dormir en raison de la souffrance, je m’épuise. Le lendemain matin, je suis anesthésié et je me réveille dans une autre chambre avec le lieutenant T. près de moi qui me garde. (Ce lieutenant avait été légèrement blessé à un genou.) Alors le commandant […] vient me voir et me dit : « Alors, ça y est, ton bras fait ses rotations et il ne te fera plus mal ». J’essaie de le faire pivoter devant lui, mais n’en suis pas capable. Alors, il me dit que j’ai dû le bouger et que je l’ai redéfait. Je lui réponds que je viens tout juste de me réveiller et le lieutenant T. confirme que je n’ai pas du tout bougé. Il me répond : « Bon, mais ça va se remettre, c’est ankylosé. Quand tu reprendras sur tes chantiers, là-bas, à grimper, à cogner, toc, tout d’un coup, au moment où tu ne t’y attendras pas, ton bras se mettra à pivoter comme il faut ; pour l’instant, c’est ankylosé. Et puis, il faut te lever maintenant et aller dans la galerie et mettre la plaie de ta hanche au soleil. Le soleil, c’est bon pour ça ; ça cicatrise et ça fait guérir ».  Je fais tout ce que ce médecin chef m’ordonne avec bien du mal, car je ne peux m’appuyer que sur mon côté gauche. Puis, je questionne les Noirs qui avaient assisté le commandant […] lors de la remise de mon coude et l’un d’entre eux me dit que je fus allongé sur le sol et que le commandant mit un genou sur ma poitrine, tirant et torsant mon bras gauche ; il aurait, paraît-il, entendu un craquement. C’est tout ce que j’ai pu savoir.

 

Le commandant […], chirurgien-médecin chef de l’hôpital du Point G à Bamako, est légendaire là-bas pour ceux qui l’ont connu. C’était un alcoolique chronique, un ivrogne invétéré. Il ne dormait jamais. Chaque nuit, il déambulait dans l’hôpital, fin soûl, titubant et bafouillant. Il ne dessoûlait jamais. Je ne suis ni sa première ni sa dernière victime. En 1943, je devais apprendre à Madagascar par l’adjudant infirmier R. que […] avait été renvoyé de l’armée pour fautes graves et rayé de l’Ordre des médecins. C’était un soulard.

 

Au bout de vingt-huit jours d’hospitalisation, le commandant […] me dit que c’est fini, que j’avais eu de la veine, que ça n’était rien du tout, rien de cassé, et me donne mon congé d’hôpital avec reprise de service. Je boîte et je souffre terriblement pour marcher. Je ne peux rien faire de mon bras gauche, mais je suis content car je crois que je n’ai rien et que tout ça va passer. En tous cas, le commandant […] parvient à m’en persuader.

 

En ville, à Bamako, avant de prendre l’autopostale pour rejoindre Ségou et poursuivre vers mon poste, je fais la connaissance de l’administrateur D. et de l’inspecteur de police […] qui m’invitent à déjeuner au buffet de la gare et ensuite rendre visite à tous leurs amis, fonctionnaires comme eux. L’inspecteur de police est un brave type, mais il a de drôles de façons : chez eux, sa femme couche au premier étage et lui au rez-de-chaussée. Alors, lorsqu’il a besoin d’elle, il tire des coups de revolver au plafond pour la réveiller et lui dire de descendre. D’après moi, c’est sa bonne femme qui a dû demander que l’on invente l’interphone.

 

Enfin, je prends mon autopostale et me voici en route pour toute la nuit, à faire les trois à quatre cents kilomètres. Je n’ose pas me plaindre tellement on m’a dit et répété que je n’avais rien, mais je souffre abominablement. Arrivé dans mon camp du Point A, après avoir passé Ségou et Markala où tout le personnel administratif par-là est planqué, embusqué bien à l’ombre dans les bureaux ou les magasins, je reprends mon travail pénible sur les chantiers.

 

Trois camarades, […], […] et […], me signent une attestation que j’ai toujours en ma possession. Ils attestent que j’ai été blessé en allant personnellement porter un mandat et une lettre recommandée. Par la note 391/S du 15 février 1935, j’étais en service ; j’ai donc été « blessé en service ». Trois autres camarades militaires de carrière, maréchaux des Logis, […], […] et […], me donnent aussi une attestation que je possède toujours, témoignant de ma moralité, de ma conduite et de ma tempérance. Subissant diverses pressions, certains se rétracteront, mais j’ai conservé leurs attestations.

 

Je veux croire que je n’ai rien et j’espère pouvoir me servir un jour de mon bras gauche qui ne pivote toujours pas. Au Soudan, dans cette région, de jour comme de nuit, le climat est rude et il faut être solide sur ces chantiers de bagnards où les quelques Européens s’y trouvant, s’espionnent, se surveillent et sont prêts à écraser le premier défaillant. Il ne peut y avoir de mauviettes parmi nous. Nous travaillons de jour comme de nuit. Je ne veux pas me plaindre, car je serais ridiculisé, traité de douillet. Pour oublier mon mal, j’assiste aux belles fêtes de tamtam, aux fêtes de mariage nocturnes, avec les feux et les tamtams. Comme beaucoup de copains, je vais à la chasse aux biches, aux phacochères et aux canards. Durant la nuit, passent dans le camp des lions, des panthères et des hyènes, mais tous ceux-là je les laisse passer. Il vaut mieux éviter le face à face.

 

… Je peux bien faire le brave, je suis à bout de force, je souffre trop. C’est fini. Pendant trois mois depuis ma sortie d’hôpital, j’ai résisté aux souffrances, mais voilà que je succombe. Je n’ai plus que les nerfs et je demande au docteur B. qui vient me voir, de me renvoyer à l’hôpital de Bamako. Ce docteur m’examine et décide immédiatement de mon transport à l’hôpital sans me donner plus de détails.

 

Arrivé à Bamako, au Point G, le médecin-chef chirurgien, le commandant […], l’ivrogne invétéré qui déambule dans l’hôpital en titubant et en proférant des incohérences avec sa langue pâteuse, est en fin de séjour colonial et s’apprête à rentrer en France Métropolitaine. Il part deux jours après mon arrivée. C’est donc son remplaçant, le docteur […] qui me donne des soins. Le Point G ne dispose que d’une simple installation de radiographie, très faible. Son remplaçant ne peut voir l’état de ma hanche, mais constate une fracture de l’avant-bras gauche, ce qui m’inquiète. Je me demande alors pourquoi le précédent commandant et le lieutenant […] ne m’ont pas fait faire de radiographie et m’ont menti, me répétant sans cesse que je n’avais rien de cassé… Je reste un mois dans cet hôpital.

 

En tant que contractuel aux Travaux Publics, je suis en première catégorie. Je suis donc à la table des officiers et des hauts fonctionnaires. Comme partout, certains parlent intelligemment et d’autres comme de véritables idiots. Monsieur […], ancien étudiant raté en médecine, fils de colonel, commis des services civils – pistonné – explique crânement ses exploits le jour de l’émeute du 6 février 1934, à Paris : « Nous étions dans l’immeuble qui fait angle avec le quai et le boulevard Saint-Germain ; nous occupions deux étages ; par les fenêtres, avec nos mitrailleuses, nous mitraillions tout le pont et tous les passages ; nous cernions la Chambre des Députés et la Concorde ». Et le gros capitaine d’intendance […] de renchérir : « Ah, moi, si j’avais été chargé de mâter ces puent-la-sueur, je te leur en aurais foutu une bonne seringuée et ils auraient été calmés pour longtemps ! » Le substitut du Procureur de la République, monsieur […], lui, ne parle pas ; il souffre trop de ses douleurs dans les jambes. Enfin… d’après ce qu’il dit, mais d’après l’adjudant infirmier ce ne sont pas du tout des douleurs dans les jambes, mais une chaude-pisse carabinée qu’il a récoltée auprès d’une belle mousso

 

 

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Mousso : 'femme' en bambara

 

 

 

…Le lazaret  de l’Hôpital du Cap Manuel à Dakar au Soudan Français


Le nouveau médecin-chef, le commandant […], ne s’occupe pas de moi, j’ai l’impression qu’il complote contre moi. Il me refuse les permissions de sortir en ville, à part une seule dont j’ai profité pour aller au Bureau d’enregistrement et faire enregistrer les déclarations de mes témoins du Point A. Le sergent des entrées, un pays, car il est d’Arpajon non loin de Villeneuve-le-Roi, se nomme T. Il m’avertit secrètement que ce nouveau médecin-chef me prépare une saleté. Ce sergent a confiance en moi et me donne l’adresse de sa femme et de ses enfants à Arpajon. Il me confie qu’il est écœuré d’avoir pris connaissance de la manœuvre qui se prépare contre moi. Il m’apprend que je vais être envoyé au lazaret du Cap Manuel à Dakar, que je serais provoqué de toutes les manières pour me faire mettre en colère, mais qu’il faudra que je garde mon calme, que je ne réponde jamais mal, que je reste indifférent à toutes les provocations que je vais subir.

 

Le 25 décembre 1935 au soir, nuit de Noël, un garde indigène s’empare de moi à l’hôpital du Point G de Bamako, avec ordre de me conduire à Dakar et de me remettre entre les mains des autorités à notre arrivée à la gare où une voiture bien gardée m’attend. Je suis interné au lazaret du Cap Manuel. Le lazaret est destiné aux épidémiques – choléra, peste, fièvre jaune – en cas d’épidémie, mais des pavillons ont été prévus pour les fous. Je suis séquestré trois mois dans ce lazaret ; en cachette, j’écris à la gendarmerie de Dakar, au Procureur de la République et à un avocat, Maître G. Un adjudant de gendarmerie vient me voir et recueille ma déposition. Maître G. envoie Maître G. me voir, lequel réussit à obtenir du médecin-chef du Cap Manuel, le capitaine […], qu’il me laisse sortir librement tous les après-midis. Je profite alors de mes sorties. Quand en ville je suis avec des gens bien et qu’ils me demandent où je demeure, je leur réponds que je suis hospitalisé au Cap Manuel. J’emploie pourtant prudemment le terme « hospitalisé », mais ils prennent cela pour une plaisanterie, jusqu’à ce que je leur montre la photographie où je suis à côté de […], l’ancien secrétaire de Diagne. Là, ils sont surpris et restent cois. L’ancien secrétaire de Diagne était ancien instituteur, ancien maire de Saint-Louis, ancien secrétaire du député Diagne, maître du réservoir d’hommes de l’AOF pendant 14-18. Il avait été interné comme fou au Cap Manuel et, tous les jours, il venait parler longuement avec moi. Il avait aussi tous les soirs une visite qui m’obligeait à me retirer ; c’était le fameux […], gouverneur général de l’AOF, un futur vichyste.

 

Enfin, l’espèce de médecin militaire du Cap Manuel, le capitaine […], me fait radiographier à l’hôpital principal par le chirurgien commandant Montagnier. Il est ensuite porté à ma connaissance qu’il y a bien eu fracture de l’avant-bras et fracture du bassin. Ce drôle de médecin me parle de recasser mon bras et de me faire un cartilage au bassin… Autant de mots que je ne comprends pas et qui me remettent en mémoire les abominables souffrances endurées à Bamako quand le bandit alcoolique de […] me disait que je n’avais rien et que j’étais douillet.

 

L’année suivante, en 1936, à Paris, les radios constateront un arrachement de l’apophyse styloïde du cubitus et une fracture supérieure du radius mal consolidée, une mauvaise consolidation de la fracture du radius apportant une gêne dans les mouvements de supination, le radius venant heurter le cubitus pendant la rotation externe, laquelle est tout à fait insuffisante. On constate à droite de la paroi abdominale des traces de cicatrices superficielles ; la radiographie décèle un effondrement de la partie externe de la crête iliaque avec arrachement d’un fragment osseux consolidé en étant abaissé et dévié en dehors.

 

Je suis resté trois mois au Cap Manuel, une éternité. Toutes les humiliations et toutes les provocations étaient pour moi, mais je me savais maintenant infirme par la faute d’un ivrogne alcoolique et d’un service en brousse déplorable. Je comprenais la manœuvre de ces brutes pour camoufler la responsabilité de leurs ignobles confrères. Je restais muet, car je pouvais m’attendre au pire avec ces brutes. J’attendais stoïque.

 

En janvier 1936, peu de distractions donc, mais une anecdote, néanmoins. À l’Hôpital principal de Dakar, je vis, gravement blessé, le cervelet à l’air, le commandant de gendarmerie […]. Une panthère s’était évadée du jardin de Hann, mais il ne voulut pas que ses subalternes eussent le privilège de lui tirer dessus pour l’abattre. Donc il tira, la blessa, puis l’imprudent s’approcha. C’est alors que, tel un ressort, la panthère lui sauta dessus et d’une griffe lui ouvrit l’arrière de la tête, lui mettant le cervelet à l’air. Ses subalternes eurent bien du mal à abattre la panthère sans risquer de tuer leur commandant, prisonnier et blessé sous la bête, elle aussi blessée. Il est vrai qu’il était en service, ce commandant – et je suppose qu’il doit avoir aujourd’hui une grasse pension, lui, pour « blessé en service » – mais il ne connaissait pas ces félins, à part, peut-être, ceux du Jardin des plantes à Paris. Je vois encore le commandant […], exsangue, blanc comme un linge, allongé immobile sur la civière placée dans le monte-charge de l’Hôpital principal de Dakar, aller le matin au pansement chez le docteur M.

 

Le 1er avril 1936, mon contrat était résilié par trois médecins d’après les rapports de la brute […] ; pourtant deux de ces médecins ne m’avaient jamais examiné. C’était signé « les docteurs capitaine […], commandant […], colonel […] J’ai la photocopie de ce document qui porte la mention « Inapte à servir aux colonies ; atteint du délire d’interprétation avec phases calmes et excitations plus marquées ; imprégnation éthylique ».

 

 

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*Lazaret : établissement de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports où sévissait la peste ; plus tard, ces établissements seront reconvertis pour recevoir les épidémiques (réf. Wikipédia). Toutefois, le lazaret du Cap Manuel à Dakar (Sénégal) était également un asile psychiatrique

 

 

1936 – Fin du premier séjour colonial

 

Le 1er avril 1936 à 10 heures du matin, au coup de canon, le Koutoubia appareille pour Marseille via les Canaries, Casablanca, Tanger. Je suis passager de seconde classe à une table de six hommes. Nous avons éliminé un adjudant et sa femme. Avant le départ du quai de Dakar, trois maréchaux des logis, chefs de la 6e Artillerie coloniale motorisée, sont venus me dire au revoir. Ceux-là étaient de bons camarades qui avaient démissionné des Travaux d’irrigation du Niger, découragés par la façon dont les hommes – Blancs ou Noirs – étaient déconsidérés et menés comme des bêtes de somme, bien pire que du bétail.

 

Près de ma table, il y a deux femmes en grand deuil qui repartent pour Monaco, chez elles. L’une d’elle est la femme d’un mécanicien d’Air France, un nommé Letellier. Il était à bord de l’aéropostale, l’avion piloté par Mermoz et récemment disparu corps et biens dans le golfe Saint-Paul, au large du Brésil. L’équipage ne comptait normalement que cinq hommes à bord, mais ce jour-là, destinée, Letellier avait rejoint l’équipage ; ils étaient donc six au lieu de cinq. A ma table un second mécanicien d’aviso, actuellement d’Air France, participa aux recherches sur les côtes du Brésil dans ce fameux golfe Saint-Paul ; il me raconta que, même flottant sur un morceau de bois, personne ne pourrait songer à se sauver, l’endroit étant infesté de requins. La douleur de cette jeune femme, accompagnée de sa mère venue de France la chercher m’est restée comme un mauvais rêve. Un soir, en plein océan, elle me conta tous les fabuleux projets qu’elle avait fait avec son mari qui gagnait plus sur l’avion que sur l’aviso où il était auparavant. Elle me raconta la dureté de la direction, à Dakar. Elle ne voulait pas quitter Dakar et espérait que l’océan lui rende son malheureux mari. Hélas, je savais où pouvait être l’infortuné, mais que dire à une épouse. Je l’entendais sangloter toutes les nuits dans sa cabine, lorsque je passais dans la coursive.

 

J’arrive le 12 avril 1936 à Marseille, puis je retrouve ma femme, chez moi à Villeneuve-le-Roi. Je la mets au courant de tout. Je lui montre mon contrat résilié et les motifs ; je lui montre les attestations signées des témoins, dont certains, plus tard, se sont rétractés par peur de leurs supérieurs (mais je suis encore en possession leurs papiers signés). Je prends un avocat de la Cour d’appel de Paris pour attaquer l’Administration de l’AOF. Il me demande huit mille francs que je lui donne le 7 mai 1946 en m’assurant qu’il ait gagné d’avance. Ces huit mille francs étaient les trois mois de préavis que j’avais touché pour ma résiliation. Je n’avais plus rien, que ma femme qui travaillait. Moi, j’étais infirme, je souffrais toujours et ne pouvais plus rien faire.

 

Face à mon avocat, la partie adverse, l’Administration coloniale de Dakar qui défend l’ivrogne alcoolique, le médecin chirurgien chef de l’hôpital de Bamako, le commandant […], en lui demandant de prouver qu’il a commis une faute grave lorsqu’il n’a pas vu mes fractures, lorsqu’il m’a renvoyé à mon travail pénible vingt-huit jours après l’accident, avec des fractures non consolidées, le bras ayant même été recassé huit jours avant ma sortie d’hôpital. Les billets, les bulletins d’entrée, de sorties, etc. sont tous en ma possession, ainsi que toutes les preuves ou justificatifs que l’on pourrait me demander de produire.

 

Mon avocat me conseille de faire deux ans de séjour dans une colonie et qu’après ces deux ans, il est certain de gagner mon procès contre l’Administration de l’AOF qui, malicieusement, s’est dérobée à ses devoirs. Il demande pour moi en 1936 trois cent mille francs de dommages et intérêts. L’Administration répond en défendant l’ivrogne de chirurgien médecin chef et en déclarant en plus que je n’ai pas été « blessé en service », attendu que le vaguemestre qui portait les plis postaux, mandats ou autres étaient les nommés […], […], etc. Pourtant ces gens-là n’ont jamais bougé, bien à l’ombre dans leurs bureaux de Markala, et bien au frais sous leurs ventilateurs. J’ai laissé l’affaire entre les mains de mon avocat, car que peut un malheureux civil, contractuel, face à des docteurs militaires et des fonctionnaires... Pour la plupart, ils seront dans quelque temps des lâches en 1940 – pas tous, mais presque – des lèches-bottes zélés, tels que […] et […] de triste mémoire. En tous cas, je suis infirme et en plus de cela, sali.

 

Je fais ce que je peux pendant un an en France en attendant de moins souffrir et d’être plus habile, en particulier avec mon bras gauche qui ne pivote plus ; je suis très maladroit pour grimper les échelles ou les échafaudages. Je suis handicapé et il faut que je sois prudent.


 

 

 

Le Chemin de Fer franco-éthiopien

 

Enfin, en 1938, je me sens mieux et je me décide à repartir aux colonies pour un séjour de deux ans comme me l’a conseillé mon avocat. À cette époque, j’étais loin de me douter qu’au lieu de deux ans, je ne reviendrais en Métropole que huit ans plus tard, en 1946. Nul n’aurait pu prévoir les événements qui allaient se déclencher, sinon des voyantes comme Madame K., 90, rue Béliard à Paris XVIIIe. Ma femme, comme les forts des Halles, aimait consulter ces médiums et quand je lui ai dit qu’en AOF j’avais fréquenté un peu les sorciers, elle m’emmena voir cette dame K. qui, pour quinze francs, vous lisait tout dans le marc à café. Cette dame me raconte le passé et le présent comme je le connaissais moi-même. Quant à l’avenir… malheureusement, il n’a été que trop vrai. N’empêche qu’en sortant de chez elle, je fis des reproches à ma femme, lui disant que sa bonne femme était marteau de m’avoir raconté un futur qui ne tenait pas debout, que toutes ses prédictions étaient invraisemblables. Elle me voyait partir en Afrique en direction de l’est, alors que je n’avais travaillé qu’en AOF, et puis, la situation, tous les détails, veuf, remarié, père de quatre enfants, tarder à revenir en Europe, etc., tout cela ne me ressemblait pas. De plus, les dates ne correspondaient à rien, car cela donnait des séjours trop longs et c’est ce qui me fit douter : un colonial, quel qu’il soit, ne fait pas plus de trois ans de séjour peu importe le type de contrat ! Elle pouvait bien me dire que j’aurai une belle situation, que j’aurai à me défendre contre des jaloux terribles qui ne pourraient rien contre moi grâce à l’amitié des Noirs, que je mourrai à quatre-vingt-huit ans, deux heures après un accident d’automobile, que dans mes vieux jours, je serai riche. Pour moi, tout ça n’était que sottises à dormir debout, je n’y croyais pas. Toutefois, pour ce qui était du passé, la voyante m’avait laissé songeur, car elle m’avait relaté des faits connus de moi seul.

 

En juin 1938, à Paris, je signe un contrat à la Direction générale du Chemin de fer Franco-Éthiopien, lequel relie Djibouti à Addis-Abeba. C’est pourtant bien dans la Corne de l’Afrique, mais, c’est prévisible, le contrat n’est que de trois ans. Je suis envoyé aux ateliers de Diré-Daoua, en Éthiopie, en qualité de chef ouvrier d’entretien au wagonnage. Ma femme est avec moi. Je suis logé, meublé, avec une belle solde et de gros avantages. Mon compte en banque s’améliore chaque mois. C’est la vie large. Des ouvriers Italiens vont le dimanche à la chasse en camion et me font cadeau des plus belles pièces. Ma compagnie emploie comme auxiliaires ces Italiens ; quelques-uns sont de braves types avec moi qui est leur chef à l’atelier, mais la plupart sont plus ou moins fascistes, plus ou moins chauvins et fanfarons. Leur attitude contre tout ce qui est français n’est pas belle. Les journaux, revues, cinéma, sont contre tout ce qui est français. Les illustrés, notamment, salissent la France : les femmes Françaises, l’histoire de France, tout y passe. Je suis des cours d’italien le soir. Le professeur est surveillé par un fasciste et là, qu’est-ce que j’apprends ?! J’apprends que même le français est inférieur avec preuve à l’appui : petit se dit picolo, mais très petit, picolino. Autrement dit, l’italien possède l’augmentatif et le diminutif, ce qui est gracieux, tandis qu’en français on est obligé d’y adjoindre un adjectif ; c’est ce que le professeur nous explique. Sa taupe fasciste a dû soupirer d’aise.

 

En vérité, j’ai considéré les Italiens un peu prétentieux et pas très clairvoyants, car le climat, les maladies, les ont en grande majorité décimés, tout jeunes et forts qu’ils étaient à leur arrivée en Éthiopie. Ils vivaient plus mal que les Indigènes du pays. J’ai vu des Siciliens et d’autres Italiens vivant dans des cabanes, collés avec des femmes indigènes qui leur donnaient des enfants. J’en ai vu un du nom de […] dont la femme italienne était venue à Diré-Daoua le rejoindre comme bien d’autres Italiennes ; toutefois, […] n’a pas reçu sa propre femme et est resté collé avec son Abyssine. Picolo, picolino, va !

 

Diré-Daoua n’est pas sain et, malgré ma moustiquaire, à la fin de l’année 1938, en l’espace de trois mois, je suis fortement secoué par trois accès de paludisme. Le docteur R. de la Compagnie me fait des piqûres de quinine et je n’aurais plus d’accès de fièvre avant ceux de 1944, à Madagascar.

 

Le 17 août 1939, dans mon travail sur la toupie, une vieille machine à bois en mauvais état que j’avais signalé à mon chef de service du Matériel et Traction, je me coupe l’annulaire de la main gauche. Avec mon bras gauche infirme que je cache, j’ai perdu aussi de mon habileté. Je signale règlementairement cet accident au Palais de Justice de Djibouti à qui de droit. Toutefois, on le verra plus loin, alors que nous sommes en plein Blocus, que je suis affamé, je serai traité en accusé.



 

 

1939 – La Seconde guerre mondiale est déclarée


En septembre 1939, la Seconde guerre mondiale est déclarée. Je suis envoyé en Éthiopie, en Côte Française des Somalis, à Djibouti, où je suis mobilisé dans l’Artillerie coloniale, service armé, comme premier canonnier pointeur. Les médecins militaires me trouvent « apte à servir aux colonies », en dépit de mon doigt fraîchement arraché, tout sanglant. Je vais aux pansements tous les matins jusqu’à la guérison. Ma femme est logée et employée au bureau de la compagnie.

 

Je retrouve au Fort Bouet le lieutenant […] que j’ai bien connu à Dakar ; il est mon chef au 6e Régiment d’artillerie coloniale (RAC). Nous avions été photographiés ensemble lorsqu’il était garde au Cap Manuel. Son père était un ancien capitaine de Corvette, mais son frère, enseigne de vaisseau a été fusillé à Toulon, comme traître, pour avoir livré le chiffre  à une nation étrangère. Lui, […], lieutenant de carrière dans l’artillerie militaire, était un bon copain pour moi, réserviste. À Djibouti, il venait souvent chez nous souper et nous sortions. Il était jeune et joyeux, de bon caractère.

 

Puis en janvier 1940, à quarante-deux ans, je suis démobilisé par une circulaire ministérielle et renvoyé en territoire italien en affectation spéciale aux ateliers de Diré-Daoua. Toutefois, en mai-juin 1940, c’est la défaite de la France. Le 3 juin à Djibouti, ma femme est évacuée de force vers Madagascar par l’Autorité française (alors le général Le Gentilhomme et le gouverneur), comme presque toutes les femmes et les enfants. Quant à moi, je subis mon premier bombardement pendant vingt minutes par des Blenheim  anglais qui viennent détruire le dépôt des locomotives, le camp d’aviation et un dépôt d’artillerie italienne. Je prends tout le plafond sur la tête et un collègue, monsieur M., non loin de moi, est décapité. Le lendemain matin, avec quelques autres civils, nous sommes conduits à la frontière de la Somalie pour être échangés contre le consul Italien et ses compatriotes, restés à Djibouti. Je dois abandonner tout mon outillage et la plupart de mes affaires personnelles dont j’attends toujours d’être indemnisé.

 

Mais sitôt arrivé à Djibouti, le 17 juin 1940, je suis remobilisé dans l’Artillerie coloniale, service armé, jusqu’en octobre 1940, mais pour être redémobilisé presque aussitôt ! Je suis alors mis à la disposition de ma direction, le Chemin de fer franco-éthiopien qui, hélas, ne roule plus désormais que pour les Italiens, nos vainqueurs.

 

 

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*Livrer le chiffre : avoir permis le décodage en livrant à l’ennemi le(s) code(s) secret(s)

*Bristol Blenheim : bombardier léger rapide et triplace utilisé par les Britanniques durant la Seconde guerre mondiale

 

 

 

Le Blocus de Djibouti

 

Ici commence une période tragique pour moi, dont j’ai fait le récit dans d’autres manuscrits. Autant, pendant les deux années qui viennent de s’écouler, j’ai été heureux, tranquille avec ma femme, heureuse d’être près de moi. C’était le bonheur et la joie de vivre, avec la possibilité de rentrer en France tous les trois mois avec de belles économies, pour repartir et ainsi de suite. Autant les pires malheurs vont me frapper.

 

La Mer Rouge est la clé du passage de tous les transports. C’est trop sérieux pour Montgomery et c’est pourquoi, en 1940, les Britanniques déclenchent le Blocus de Djibouti. Pour autant, notre gouverneur, un vichyste, ne veut pas se rendre aux Alliés. Il espère que Rommel va battre la 8e armée de Montgomery et que les Japonais vont arriver avec leurs escadres et leur armée, puis, dans un premier temps, débarquer à Madagascar et, dans un second temps, sur toute la côte est de l’Afrique et battre les Afrikaners. C’est pourquoi le blocus britannique est implacable.

 

Djibouti devient rapidement un enfer. Il n’y a plus rien à manger ni à boire, sinon de l’eau salée. Je perds vingt-cinq kilos. Tous les jours, meurent de faim une quinzaine de tirailleurs Sénégalais ou Malgaches qui, pourtant, ont une toute petite ration de plus que les Européens.* Certains deviennent fous furieux et tuent à coup de coupe-coupe ou avec des fusils les Européens gradés ou non qui se trouvent à leur portée.  Ces malheureux sont abattus comme des bêtes enragées. Le médecin chef, le colonel L., chef du service de santé, se suicide de désespoir par pendaison.

 

L’Amiral Platon* arrive de France en avion et pendant quelques soirs, par radio, nous raconte que nous sommes des héros, des martyrs, et que les Anglais sont des bandits. Puis il repart voir son ami Pétain à Vichy où il fait moins chaud, où il y a de la verdure et plein d’eau avec des bulles pétillantes.

 

Pendant des mois je meurs de faim, sans nouvelles de ma femme ou de ma famille, mouchardé, traqué par des vichystes. Je perds peu à peu l’espoir de survivre à la famine. Mais un jour, je suis convoqué au Palais de Justice. Tiens donc. Pour ceux qui ne le savent pas, voilà comment s’occuper pendant un blocus si vous êtes fonctionnaire. C’est au sujet de mon accident de travail du 17 août 1939, où j’ai eu l’annulaire gauche arraché. La Loi sur les accidents de travail n’avait pas encore été promulguée à Djibouti, donc le procureur, le juge et le greffier, qui sont tous ignorants de cette loi, me font payer des provisions par avance pour juger de cet accident. J’ai encore le dossier et toute la paperasserie de ces ignorants qui ne savent pas quoi faire pour passer le temps quand leurs bonnes femmes n’ont plus rien à éplucher. Enfin, ils me redonnent la somme avancée en s’excusant : « On s’est trompé, car pour un accident de travail, vous ne deviez rien payer ». Le procureur, […], était copain-copain avec le directeur de ma compagnie ; ils jouaient ensemble au tennis tous les soirs (avant le Blocus, car après, il est vrai qu’ils bougeaient un peu moins). Je devais recevoir cinq pour cent d’invalidité, mais au tribunal je fus rudoyé, intimidé, traité en coupable et non en victime. Puis le procureur et le juge ne me donnèrent que trois pour cent d’invalidité, ce qui faisait trois cent soixante-neuf francs par an. Soit, un franc par jour pour un doigt enlevé par une machine au travail. (Le pire est qu’aujourd’hui, notre gouvernement de réactionnaires a supprimé ma pension, ainsi que toutes celles en-dessous de huit pour cent !)

 

C’est durant le Blocus de Djibouti que j’appris la mort de ma femme, réfugiée à Madagascar, une tragédie. Le dimanche 1er décembre 1940, à midi, un camarade cheminot comme moi, vint me trouver place Ménélik, à l’Hôtel Continental et me dit : « Notre directeur t’a cherché ce matin, il faut que tu viennes de suite avec moi voir le commandant de Cercle ». Mon camarade, du nom de V., était tout bouleversé et ne répondait pas à mes questions. Je fus frappé d’angoisse et d’inquiétude, sans vouloir le faire paraître, car quelque temps auparavant, j’avais fourni à sept camarades de la Coloniale, des militaires de carrière gradés, le moyen de quitter la Somalie en boutre  pour gagner Aden et rallier les Forces Françaises Libres. J’avais aussi envoyé un plan et un message à Aden à Mister Grey, ancien consul britannique expulsé de Djibouti par notre gouverneur. J’avais, par ailleurs, bien d’autres choses encore à craindre. En fait, en voyant le visage triste de mon camarade, je craignais d’avoir été dénoncé. A mes questions, il demeurait muet, ses yeux suppliants et plein de larmes. Je devenais inquiet sur mon sort.

 

Arrivé devant le commandant de Cercle, monsieur […], celui-ci me tend un télégramme sans fil du gouverneur général de Madagascar, adressé au gouverneur de Djibouti, qui se lit ainsi : « Madame Doux est décédée le 29 novembre 1940 d’une embolie, suite à une pneumonie ». Le choc. Je suis assommé. Je refuse de le croire. Mes yeux restent rivés sur ce papier que je veux menteur. Ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai.

 

En sortant du Cercle, écroulé et pleurant, un camarade me prit par les deux épaules et me secouant, il me dit : « Ne pleure pas devant les Indigènes, prend le taureau par les cornes et soit brave comme tu en as l’habitude ». Ce bon camarade était Roger Donnard.

 

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Le Blocus se poursuit. Je suis parmi les réfractaires au gouverneur vichyste que Pétain a envoyé nous terroriser. Les mouchards pullulent. Je suis inquiété et menacé par le gouverneur lui-même. Les condamnations à mort pleuvent, mais je passe au travers par miracle. Un ancien combattant de Verdun, une femme enceinte, un gamin de quatorze ans et une trentaine d’autres sont fusillés sur ordre du gouverneur. Roger Donnard, mon camarade, sera fusillé pour un acte que j’ai moi-même commis (comment gagner Aden en boutre si vous voulez rejoindre les FFL !). Par le commandant René Sanner, un ami greffier au Tribunal Militaire de Djibouti, j’appris plus tard tous les détails de l’accusation contre Donnard, y compris son exécution dég…, faite par de vrais dég… Il avait été dénoncé et arrêté par […]. Ce dernier était chef de la Sûreté, vichyste, mais fut ultérieurement blanchi et est aujourd’hui en service à Paris. Roger Donnard,  lui, fut fusillé sur ordre du gouverneur, le 16 décembre 1941, un an après la mort de ma femme. *

 

Voici les faits, tels que rapportés par le commandant Sanner : trois mois après sa condamnation à mort – enquêtes zélées et instruction idiote – Roger Donnard est emmené un matin de la prison de Djibouti pour Galmaёl, au poteau. En sortant de la prison, il aperçoit des camions militaires avec toute la smala. Auparavant, il avait marché dans la cour de la prison et serré la main des copains en leur disant adieu. Les copains lui demandaient : « Où vas-tu ? » Il répondait : « Au poteau ! » Les copains reprenaient : « Mais non ! » Il rétorquait : « Eh bien, si vous ne le croyez pas, aurevoir quand même ! » Donnard vit son cercueil dans l’un des camions. Au moment de l’exécution, il refusa le bandeau sur les yeux, répliquant au colonel […] qui invoquait le Règlement, « qu’il le faisait bien marrer avec son Règlement ! » Puis, il aperçut le commandant de Cercle, monsieur […] (déjà mentionné), et s’exclama « Tiens, il est là, celui-là ! Quand il sera mort, que son âme aille reposer sur un tas de m… ! » Puis, réalisant la présence du lieutenant aumônier, il s’était excusé.

 

Le peloton d’exécution a fait feu. Le médecin lieutenant […] tâte le pouls de Donnard et prononce ces mots : « Il est mort ». L’adjudant du peloton s’avance alors et tire le coup de grâce derrière l’oreille. Mais le coup ne part pas. Il appuie plusieurs fois sur la gâchette, mais force est de constater que l’arme s’est enrayée. Alors le colonel […] sort son revolver en disant : « Tenez, le mien marche très bien. » Mais juste à ce moment, le coup est parti de celui de l’adjudant. Donnard est toujours attaché au poteau, un grand trou dans la poitrine. Pendant une demi-heure il demeure attaché au poteau, car – nouveau contretemps – le couvercle du cercueil avait été cloué et nul ne parvenait à le déclouer pour y allonger le corps et le porter au cimetière.

 

Ce jour-là, en pleine sieste, je suis allé voler des lauriers dans le jardin de mon sous-directeur, monsieur B. A. Le soir-même de son exécution, la tombe de Donnard à Ambouli était fleurie de lauriers rouges et blancs.

 

 

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*Les circonstances de l’exécution de Roger Donnard ont fait l’objet de plusieurs récits dont une lecture comparative ne manquera pas de retenir l’attention. Henry de Monfreid, personnage de fiction s’il en est, a subi le Blocus et publié Le Radeau de la méduse ou comment fut sauvé Djibouti, quelque temps après que le manuscrit de mon père fut achevé. Pour Monfreid, Donnard n’est que le tenancier de La brise de mer, nom du lupanar de Djibouti où fut préparée l’évasion de plusieurs gradés de la Coloniale pour rejoindre les FFL ; pour Monfreid encore, Donnard est « l’agent sur place des ‘anglos-gaullistes’ ». Autre récit, autres termes, celui d’un Américain rallié aux FFL, Hassoldt Davis, auteur de Feu d’Afrique; le lupanar n’y est plus qu’une « maison de femmes », mais la mémoire de Donnard y restera à jamais « l’honneur de tout Djibouti ». (Hugo Pratt, dans sa série sur les Scorpions du désert, ne manquera pas de reprendre l’anecdote du lupanar sous le titre Brise de mer.) Une troisième version existe, toutefois, elle est celle de mon père qui reprend dans les termes le témoignage du commandant Sanner, alors greffier au Tribunal Militaire de Djibouti. Il s’agit d’un récit fort sur les derniers moments de Roger Donnard dont la bravoure hantera le lecteur.

*Monfreid, qui a subi le Blocus, dans son ouvrage sur le Blocus de Djibouti (voir « Ouvrages à lire ») mentionne également ces faits, ajoutant que les autorités sanitaires avaient pris l’initiative, inhabituelle pour les états de siège, d’ouvrir un restaurant de fortune où les habitants, Européens, Tirailleurs ou Autochtones, après avoir été dûment pesés et examinés, pouvaient se restaurer régulièrement jusqu’à ce que leur poids leur permette de survivre. 

*L’amiral Platon est un proche de Pétain (réf. Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Platon )

 


 

 

 

Pour finir et pour couronner le tout...

 

...vers la fin de 1941, je reçois en plein blocus un dossier en provenance de Madagascar. Ce doit être pour me changer les idées, oublier que je crève de faim, que l’eau est salée et qu’il fait quarante-cinq degrés à l’ombre. Il s’agit de ma défunte femme. (Il faut savoir que ce dossier a probablement été envoyé par bateau, sans doute en passant par l’Antarctique pour éviter le cap de l’Atlantique, puis par un avion de la Croix-Rouge italienne – qui ravitaillait le gouverneur, via Benghazi et Gondar – avant d’arriver enfin à sa destination finale, Djibouti. La machine administrative en temps de guerre…) Il s’agit du dossier officiel des Autorités coloniales de Madagascar lequel contient rapports et photos. Il m’est adressé en réponse aux questions que le chef de Cabinet à Djibouti, monsieur J. avait posé par sans-fil à l’Administration de Madagascar. Ce courrier me parvient intact, alors qu’une quantité de courrier a été carbonisé, l’avion de la Croix-Rouge italienne ayant été mitraillé et incendié à l’atterrissage par un avion anglais (en fait, l’avion mitraillé n’apportait que de la nourriture et du courrier pour la Commission d’armistice italienne). Je suis toujours en possession de ce dossier avec rapports officiels et photos, comme pièces à conviction. Tout n’y est que mensonges scandaleux. Ces fonctionnaires ne pensaient certainement pas qu’un jour je serai à Madagascar. Je ne cite que quelques passages grotesques de ces rapports de police : « Madame Doux était toujours gaie ; elle n’a jamais été malheureuse, ses amies venaient la voir ; elle refusait de se soigner ; elle est morte rapidement sans souffrance ; son cercueil en palissandre est zingué et plombé en prévision de son rapatriement ultérieur ; elle repose dans le caveau municipal du cimetière de Tananarive (deux photographies de ce caveau sont jointes aux rapports, une de face et une de côté) ; son mari était représenté aux obsèques par monsieur le Gouverneur de la Première Région, monsieur H.

 

Puis – ça ne s’invente pas – les Domaines, Successions et Biens vacants, m’envoient en même temps, mais dans une autre enveloppe, l’inventaire des biens de ma femme, ce qu’ils en ont vendu, les sommes récupérés, etc., et le montant de la soustraction, appelée « droits de succession » qu’ils ont gardés pour eux, dans leur caisse, soit vingt-cinq pour cent. Un quart… Ma femme est morte et ils se partagent le butin ! Même mes lames de rasoir que j’avais par centaines dans une valise, en réserve, sont vendues pour périssables. Ces messieurs ne souffriront de rien à Madagascar, dans leurs bureaux, planqués, ventilés, tandis que je suis en train de crever dans le Blocus de Djibouti. Voilà ce qui avait échappé à l’incendie de l’avion mitraillé par les Anglais !

 

 

 

Le gouverneur de Djibouti décide de forcer le Blocus

 

Le 16 janvier 1942, le gouverneur de Djibouti décide d’évacuer les malades, mais également tous les indésirables, à savoir les condamnés à vingt ans de bagne pour avoir tenté de rejoindre les Forces Françaises Libres ou, pire, pour le soupçon d’avoir combattu dans les FFL. Quant à moi, je l’apprendrais plus tard, j’avais été désigné suspect et catalogué communiste et c’est pourquoi je fais partie de ces passagers sacrifiés… Forcer un blocus nous expose à bien des périls… Nous le savons…

 

Ce 16 janvier 1942, trois sous-marins vichystes arrivent de Madagascar escortés de l’aviso d’Iberville. Le pétrolier L’Elorn a donc pris à son bord les passagers désignés, des affamés, soit cent-cinq. Puis, à toute vapeur il fonce vers Madagascar rempli de dix mille tonnes de gazole ; il est escorté par l’aviso Chef de file et les trois sous-marins vichystes, Le Glorieux, Le Monge et Le Vengeur. …Des malades meurent et sont jetés par-dessus bord sur une glissière improvisée, une gueuse  attachée aux pieds…

 

Il y a alerte. Nous stoppons avec les trois sous-marins en coupe, vers le cap Gardafui. Le d’Iberville part seul en reconnaissance et nous revient deux jours plus tard ; nous nous remettons en route en zigzaguant la nuit, un coup vers le nord, puis vers l’ouest, puis vers l’est et le sud. En matelot, j’observe ces manœuvres. Plus tard, j’appris qu’un sous-marin britannique avait eu mission de couler L’Elorn – rien de bien surprenant – et ses dix mille tonnes de gazole destinés aux Japonais en vue de leur débarquement à Madagascar, lequel était prévu pour mai ou juin 1942. Si nous n’avons pas été envoyés par le fond, c’est en raison des tractations par radio entre le d’Iberville, Aden, Djibouti, Vichy et Londres ; en effet, il avait été décidé que si L’Elorn était coulé, les trois sous-marins torpilleraient tous les transports britanniques de troupes ou de matériel. Nous sommes en janvier 1942 et Montgomery bat en retraite devant Rommel lequel est presqu’en vue du canal de Suez. Montgomery a absolument besoin des renforts qui sont en route, mais si les trois sous-marins vichystes torpillent tous ces renforts, ce sera un désastre pour la 8e armée britannique. L’amirauté de Londres donne alors l’ordre de laisser passer L’Elorn et son gazole… et moi avec.

 

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Lorsque les navires accostent à Diego-Suarez, les militaires débarquent mais resteront à Diego, ainsi que les quatre navires de guerre (L’Elorn est un pétrolier de guerre armé). Quant à nous, les civils, nous sommes débarqués et rembarqués sur un petit navire des Messageries Maritimes, le petit caboteur Général Gallieni, qui nous mènera à Majunga, via Nossy Bé. Nous faisons deux jours d’escale à Nossy Bé. Là, tout change !  La nourriture refait son apparition sur les tables et partout. Le climat est plus clément. Et les hommes recommencent à sourire.

 

Nous, les indésirables, nous sommes reçus comme des héros. Sont organisées de grandes fêtes, dont une réception avec gâteaux et champagne, où apparaissent de belles dames en robes de soirée, des fonctionnaires en blanc chamarrés d’or ; les discours ne sont qu’éloges à notre attention, tout ça dans un pays merveilleux. Des camarades sont emmenés en auto pour une visite des plantations et des grandes propriétés. Quant à moi, deux dames viennent me chercher ; ce sont la mère et la fille du commissaire de police qui fait fonction de juge-procureur, directeur de prison, etc. Elles demandent monsieur Doux et m’emmènent chez elles déjeuner avec le commissaire de police de Nossy Bé, monsieur P., qui m’apprend qu’à Tananarive, en 1940, sa femme et sa fille se sont liées d’amitié avec ma malheureuse et défunte femme, qu’elles connaissaient très bien. Lui aussi l’avait connue et me fit l’éloge du courage de ma pauvre femme disparue après presque dix-sept ans d’un mariage heureux.

 

Puis, le petit Gallieni repart pour Majunga où je reste huit jours pour avoir une place dans l’autocar qui doit me conduire sur les hauts plateaux de Tananarive. Nous restons au Grand Hôtel de Majunga : là encore, comme à Nossy Bé, nous avons droit à de grandes fêtes avec discours en notre honneur, nous les héros, que l’on invite, que l’on reçoit officiellement. Malheureusement, séquelles du terrible Blocus, au lieu de me jeter sur la nourriture, je ne peux ni boire ni manger, bien que l’on m’y invite sans cesse ; cela m’est impossible, je ne peux rien avaler. Plus tard, j’ai compris que ce manque d’appétit m’avait probablement sauvé la vie, car des camarades tomberont gravement malades et certains mourront par éclatement de la rate. Des années plus tard, beaucoup de mes camarades mourront des suites du Blocus de Djibouti, quand d’autres resteront malades toute leur vie. Quant à moi, je serai faible et convalescent pendant mes cinq premiers mois à Madagascar.

 

Enfin, j’arrive à Tananarive la nuit du 8 février 1942. À mon réveil, il y a du soleil et une température douce, des fleurs de toutes sortes partout, des tables bien garnies, des gens qui sourient, qui chantent. Ce changement brusque est trop pour moi, je crois rêver. Certains camarades auront la joie de retrouver leur femme et leurs gosses. Quant à moi, je vais au zoma  du coin et j’achète un gros bouquet de fleurs. Je hèle un pousse-pousse pour la première fois et je dis au boy : « Au cimetière ! » Quel soulagement, quelle tristesse s’empare de moi. Je lui apporte ce beau bouquet et je reviendrais là, sur sa tombe, tous les jours.

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*Zoma : en malgache, marché

 

 

Lettres de ma défunte femme évacuée de Djibouti à Madagascar

 

Évacuée et réfugiée à Madagascar, ma femme reste sans nouvelles de moi, pris dans le Blocus, ni de sa famille, demeurée en France. Elle meurt de chagrin à Tananarive le 29 novembre 1940, jour de ma fête. Elle est morte, mal soignée, victime des mauvais traitements et des goujateries de […]. J’ai un dossier contenant toutes les preuves des mensonges, du trafic – même avec les morts – […] de l’époque.

 

En novembre 1940, j’avais emprunté de l’argent auprès de ma compagnie de Djibouti et le lui avais expédié par fil. Toutefois, lorsqu’elle mourut, l’Administration de Madagascar s’empara de vingt-cinq pour cent pour droit de succession, puis vendit toutes les affaires de ma femme et s’empara encore de vingt-cinq pour cent pour, encore, droit de succession ! Là-dessus, l’Administration m’envoya une lettre explicative que j’ai reçu bien plus tard à Djibouti, alors que j’étais bloqué, à crever de faim par quarante-cinq degrés à l’ombre, avec de l’eau salée à boire.

 

En octobre 1940, un seul navire, L’Espérance, put quitter Madagascar, mais il fut arraisonné et confisqué par les Anglais qui le remirent aux FFL. Seules les femmes de fonctionnaires, avec leurs enfants et même leurs chiens – les toutous du blocus ! – eurent le privilège de quitter Madagascar pour revenir auprès de leurs maris fonctionnaires à Djibouti. Elles avaient été débarquées de L’Espérance à Aden, puis acheminées à Djibouti par un petit caboteur indien autorisé ce jour-là à rentrer à Djibouti. Par la suite, plus rien ne devait ni entrer ni sortir de Djibouti. Les malheureuses femmes de non-fonctionnaires sont donc restées à Madagascar, séparées de leurs maris bloqués à Djibouti pendant quatre ans ! Certaines, comme ma femme, sont mortes, d’autres ont abandonné leurs maris… autant de foyers détruits.

 

Des lettres de ma défunte femme me sont arrivées tardivement ; je les ai encore en ma possession ; certaines ont été écrites quelques semaines et même quelques jours avant sa mort. Elles me confirment la goujaterie de certains. Ainsi, ma défunte femme se plaint qu’en octobre 1940, les femmes de fonctionnaires à Djibouti, évacuées sur Madagascar en juin 1940, ont le privilège d’être rapatriées avec leurs chiens auprès de leurs maris. C’est à ce moment-là, que ma femme décide de quitter Tananarive et de demeurer à Tamatave avec l’espoir qu’un navire la ramènera auprès de moi, à Djibouti, tout comme ces dames avec leurs chiens. Elle demeure à Tamatave dans un hôtel qui spécule et profite des réfugiées de Djibouti. C’est un hôtel sans moustiquaire, sans confort. Elle dépense les petites économies qu’elle a emportées en ménage. Cependant, le blocus britannique a commencé contre tous les territoires vichystes et plus aucun navire vichyste ne passera. Madagascar est coupé de tout, nous n’avons plus aucune nouvelle des nôtres.

 

Avec désespoir, elle reprend le train et remonte à Tananarive où monsieur […], haut fonctionnaire, rassemble toutes les réfugiés de Djibouti sur la place de la Gare. Puis, du haut d’une estrade improvisée – deux tréteaux surmontés de planches – il déclare aux réfugiées qu’il sait qu’elles ont de l’argent sur elles et qu’elles doivent subvenir à leurs propres besoins en dépensant jusqu’à leur dernier sou et, qu’ensuite, l’Administration de Madagascar verra ce qu’elle pourra faire pour elles, s’il y a lieu. Ces gens de Madagascar, des planqués, n’avaient souffert de rien ! Certaines femmes d’officiers n’avaient aucun besoin, on le devine, mais les femmes des employés de sociétés ou de compagnies privées comme la mienne, furent frappées de stupeur et démoralisées. Certains vauriens de Madagascar profitèrent de leur détresse. Ces malheureuses étaient dans l’impossibilité de communiquer avec nous, bloqués à Djibouti, où nous étions dans l’ignorance de ces goujateries.

 

Ma femme trouve un emploi à trois cents francs par mois, vendeuse chez un épicier Grec, Angelonidis, mais la fatigue des voyages sur le pont du Szelandia, le chemin de fer, les tracasseries qui l’obligeaient de passer de pensions en hôtels, ses problèmes de bagages, l’absence de nouvelles de sa famille restée en France ou de moi-même, auront raison d’elle et elle ne tarde pas à tomber malade. Ma femme n’avait jamais de sa vie connu aucune maladie. Elle avait été pendant quinze ans, la première vendeuse au Pavillon 12 des Halles Centrales à Paris. A Tananarive, elle demeure avec madame B. et partage le loyer d’un logement de deux pièces avec cuisine, place Soarano. Elle m’écrit que le docteur […] est un vaurien, qu’elle souffre énormément, que ce docteur ne se dérange pas pour venir la soigner. Il lui donne de la quinacrine.  Transportée à l’Hôpital Colonial de Tananarive et patiente du médecin chef, le colonel […], elle meurt huit jours plus tard, le vendredi 29 novembre 1940, à 13 h 15, en appelant le médecin – « Vite ! Le médecin ! » – mais personne ne vint, car c’était l’heure de la sieste et tout le personnel soignant dormait. Les infirmières sont absentes, dont mademoiselle […], et n’arrivent que lorsqu’elle est morte. En est témoin, la femme du colonel d’intendance, […], occupant la même chambre que ma femme. De plus, le lendemain de la mise en bière, reposant dans la salle mortuaire de l’hôpital, ses amies ne la reconnaissent pas, car du sang coule de sa bouche et sa mâchoire est toute de travers.

 

Plus tard, en 1943, j’ai mené discrètement quelques enquêtes qui m’ont éclairé. Ainsi, j’ai constaté que la salle mortuaire, avec la salle d’autopsie adjacente, se trouvaient isolées dans un petit bâtiment à l’écart. Lorsqu’un corps y était déposé, une lumière était allumée et la porte n’était jamais fermée à clé, mais nul ne gardait, ni veillait. Entrait qui voulait, le corps était seul, enveloppé d’une toile blanche, une sorte de drap. Vers la fin de 1943, un matin je suis entré seul dans cette salle ; un corps enveloppé était allongé sur la civière, exposé au milieu de la salle avec l’ampoule électrique allumée au-dessus. La veille au soir, une jeune créole était morte à l’hôpital. J’ai ouvert le drap pour voir sa tête qui était couverte de petites tâches. J’appris également qu’un jour, un fonctionnaire du chemin de fer de Madagascar, un nommé T., mourut d’un cancer dans cet hôpital. Sa compagne – qui faisait parler d’elle, notamment pour sa conduite légère – demanda au docteur de l’hôpital d’enlever les dents en or de la bouche du défunt. Le médecin refusa sèchement, mais cette dame, avec un boy Malgache, entra dans la salle mortuaire où reposait le corps de son mari et, avec une pince plate d’électricien, arracha de la bouche de son compagnon mort les deux dents en or qu’elle conserva.

 

Ma femme fut inhumée le samedi 30 novembre 1940 au cimetière de Tananarive.

 

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Arrivé à Tananarive, en février 1942, je vais tous les jours au cimetière porter des fleurs ou me recueillir sur le caveau municipal où reposait ma malheureuse défunte femme. Avec les documents et les photos officielles, j’avais trouvé facilement le caveau municipal. Souvent, des camarades évacués de Djibouti comme moi m’accompagnaient avec des gerbes ou des plantes. C’était pour moi un grand réconfort d’être auprès d’elle qui avait été si bonne pour moi pendant dix-sept ans d’un mariage heureux. Sur sa tombe, pendant un mois, le caveau municipal devient un lieu de pèlerinage et de recueillement quotidien.

 

Un matin, je fus invité à rendre visite à un notable, commerçant à Tananarive, Juif et franc-maçon, A. L. Il est tailleur et tient un commerce dans la confection. Il est aussi fabricant de cercueils, entrepreneur des pompes funèbres, propriétaire d’une écurie de chevaux de courses pour le champ de courses de Mahamassina. Je rencontre ce monsieur L. dans son magasin, près de la place Colbert, hors du centre-ville, et il m’invite à visiter ses propriétés et ses écuries.

 

Ses questions m’étonnent et ses déclarations me stupéfient. Il m’interroge et me demande si depuis mon arrivée à Madagascar je suis allé au cimetière sur la tombe de ma femme. Je lui réponds « Oui, Monsieur, tous les jours ! » Il me demande alors si je sais où est inhumée ma femme. Je lui affirme que j’ai été informé officiellement par les Autorités supérieures de la colonie du lieu exact où repose ma femme et que les documents me sont parvenus à Djibouti durant le Blocus. Je montre à monsieur L. tous les documents officiels, expliqués, détaillés, avec tampons et cachets, datés et signés… Ce Monsieur m’explique alors que ma défunte femme n’a jamais été enterrée au cimetière municipal de Tananarive.

 

En mars 1942, sur le coup, je ne comprends rien, car je ne connais pas Madagascar […] Apparemment, les fonctionnaires avaient signé des rapports fantaisistes, joignant à leurs déclarations deux grandes photographies, une de face et une de côté du caveau municipal de Tananarive où soi-disant reposait madame Doux, mais il n’en était rien. Après être revenu du fait que je m’étais recueilli tous les jours, pendant un mois, sur un caveau qui n’était pas celui de ma défunte femme, monsieur L. m’explique qu’elle est en fait dans un caveau privé, le sien, et que la location annuelle y est plus élevée que dans le caveau municipal. D’abord bouche bée, interloqué, je me reprends et je lui exprime ma crainte d’avoir des frais trop élevés. Il me tranquillise en m’assurant qu’il ne me fera rien payer jusqu’à la fin des hostilités, époque à laquelle la dépouille mortelle quittera le caveau privé pour être rapatriée en France métropolitaine dans la famille qui réclamera le rapatriement. Tout cela est coûteux et, bien entendu, rapporte à l’entrepreneur des pompes funèbres improvisées…

 

Monsieur L. est aimable avec moi ; il m’invite plusieurs fois et va même jusqu’à me conseiller de me remarier avec l’ex-maîtresse – mère d’un enfant – d’un gros industriel de l’air liquide, lequel a été assassiné d’un coup de revolver par sa propre femme. Il me fait visiter une entreprise avec toutes les machines et le matériel, en me disant que j’aurais toute l’aide utile si j’épousais cette femme avec son enfant. J’aperçois une fois la femme en question sur le champ de course avec son enfant, mais je n’y donnerai pas suite. Ce n’était pas ma destinée, à la place, j’épouserai une Réunionnaise de bonne famille.

 

C’est alors que monsieur L. me convoque et me demande d’enlever ma défunte femme de son caveau, qu’il a besoin de la place. Il m’explique qu’il a déjà refusé deux places pour des enfants décédés qui n’auraient, à eux deux, occupé que la place de ma défunte femme, qu’en conséquence, il perd deux loyers pour un qu’il ne touche même pas. Je suis étonné de ce changement d’attitude chez lui. Bien entendu, j’étais remarié, mais mes sentiments et ma peine étaient renfermés en moi. Je souffrais sans rien laisser paraître. Je lui répondis qu’il aurait à la transporter lui-même dans le caveau municipal où les documents officiels m’avaient informé en leur temps qu’elle reposait. Il répliqua que ce caveau municipal était plein comme un œuf. Je lui fis savoir que j’allais demander conseil au Comité d’entraide de guerre. Alors il me rétorqua : « N’allez pas voir ces pourris-là, car ils me feraient taxer mon caveau. Je n’aurais plus qu’à reboucher le trou avec de la terre. Attendez quinze jours, car j’ai une dizaine de corps à déplacer dans le cimetière, après on verra ».

 

Pendant ces quinze jours, je me renseigne à l’Hôtel de Ville, au Service de la voierie, où un employé m’apprend bien des choses pas très nettes. Les documents officiels sont faux, comme me l’avait expliqué monsieur L., mais l’employé Malgache est encore plus bavard. J’apprends qu’un certain monsieur B., directeur des [illisible] est décédé juste avant ma femme ; son corps a été déposé dans le caveau municipal, que monsieur L. a eu des instructions de la Compagnie française des pétroles, ainsi que des fonds pour le cercueil zingué et plombé, [illisible] qu’il a déjà touché les frais de rapatriement du corps en France, que c’est un bon client. Monsieur L. est pour ainsi dire payé d’avance […]

 

Reprenons, reprenons… En 1942, le corps de monsieur B. est réellement dans le caveau municipal sans frais pour monsieur L. L’employé Malgache de la voirie constate et m’affirme que monsieur L. ne paie même pas le modeste loyer du caveau municipal occupé frauduleusement par le cercueil de monsieur B., car, officiellement, monsieur B. n’est pas dans le caveau municipal, mais dans le caveau de monsieur L., entrepreneur des Pompes funèbres, et ce dernier touche tous les gros loyers que la Compagnie française des pétroles verse et versera pour le dépôt du corps de monsieur B. dans le caveau de monsieur L. – où n’est pas monsieur B. – mais que monsieur L. touchera comme si monsieur B. y était ; monsieur L., économise ainsi des places dans son caveau, de plus, avec les officiels, il est assuré d’être mis en relation avec les familles, directions, compagnies et sociétés, ainsi que les résidents en Métropole, pour traiter des exhumations et des transports de rapatriement, ce qui rapporte gros. Bref, l’opacité.

 

Plus tard, monsieur L. m’informa du jour et de l’heure où aurait lieu une demie douzaine d’exhumations et de réinhumations. Un commissaire de police serait présent pour les scellés et toutes les opérations de transfert de corps, pour verbaliser, etc. […] Il s’agissait de monsieur le commissaire de police […], commissaire d’Antananarivo. J’étais accompagné de mon ami le commandant René Sanner, arrivé lui aussi à Tananarive. Je n’avais encore parlé à personne de mes constatations sur ce singulier trafic de morts, seulement au commandant Sanner. A droite, au fond du caveau municipal, un corps fut retiré et mis en terre en fosse commune, sous prétexte que sa famille en France ne donnait pas de nouvelles (en 1942, toutes les communications étaient coupées, aussi comment dans ces conditions les familles en France auraient-elles pu savoir ce qui se passait à Madagascar ou ailleurs !)

 

Le corps d’un Martiniquais, administrateur en chef, fut également retiré d’un caveau privé et mis à la place de ce dernier, au fond et à droite dans ce caveau municipal. Dans ce caveau municipal, en haut sur une dalle à droite, on retira le corps de monsieur B. qui fut transporté au caveau de monsieur L. et de ce caveau fut retiré le corps de ma femme, transporté dans le caveau municipal en haut et à droite. Dans ce caveau, les dalles en étagère étaient couvertes d’eau, car le caveau était défectueux, humide, rempli d’eau. Alors je suis descendu dans ce caveau et j’ai placé trois rangées de briques sous le cercueil de ma défunte femme pour l’isoler de l’eau et empêcher le bois de pourrir.

 

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Rentré en France métropolitaine – De 1945 à 1951, le Service de la voierie de Madagascar me réclamera tous les ans le loyer de leur caveau mal bâti, avec avertissement du délai pour mettre à la fosse commune si je paie en retard. Je leur envoie tous les ans le montant du loyer en leur signalant inlassablement que le caveau est mal construit, que les cercueils vont pourrir et occasionner des dépenses pour le rapatriement du cercueil de ma femme, lequel est pourtant solide, je l’ai vu, de mes yeux, vu. Ce service me répondra invariablement que leur caveau est en parfait état, très sain, que tout se conserve dedans indéfiniment.

 

C’est en 1949-1950, pendant mes démarches pour le rapatriement de sa dépouille en France, que je reçois une lettre de l’Administration de Tananarive m’informant que les services compétents de Madagascar ne trouvent aucune trace de madame Doux. Quant à l’Hôpital colonial de Tananarive, il n’a jamais connu de madame Doux, née […], Jeanne, Albertine. Les services de l’Hôtel de Ville ne la connaissent pas non plus et elle n’existe plus au cimetière de Tananarive. Alors je me demande si j’hallucine. Je vérifie dans mes dossiers, toutes les lettres en provenance de Madagascar, le talon des mandats pour le loyer annuel de ce caveau, etc. Puis, je me demande s’ils n’ont pas retiré le cercueil de cette malheureuse sans famille là-bas, pour le jeter au bas de la colline, le faisant rouler tout au fond du cimetière.

 

J’écris une lettre au siège des FFL, à mon vieux camarade B. qui m’informe qu’il signale mon cas, qu’il considère incroyable. Enfin, là, les services compétents de l’Administration redeviennent compétents et localisent le cercueil de ma défunte femme ; l’Hôpital colonial de Tananarive, quant à lui, recouvre la mémoire et se souvient de son hospitalisation ; les services de l’Hôtel de Ville remettent la main sur les documents officiels et le cimetière affirme que le cercueil existe bien, zingué et plombé, oui, mais… (Il y a un « mais », tiens donc !) …en très mauvais état, tout pourri, ce qui les met dans l’obligation de le changer pour le rapatriement. 

 

Bon, où en étais-je… Puis, je suis informé des conditions et dates de son rapatriement. Le corps arrivera en France en août 1951. Avant son inhumation définitive à Villeneuve-le-roi, dans le caveau de famille, après tous ces rapports invraisemblables de petits et hauts fonctionnaires, j’exige d’identifier ma femme. Je suis moi-même accompagné de sa sœur aînée et de mon fidèle ami, le commandant Sanner, venu ce jour-là au cimetière de Pantin à l’ouverture du cercueil. Conformément aux règlements, j’ai rempli une fiche signalétique. Ses amies, en particulier madame L., m’avaient expliqué en détail l’ensevelissement et la mise en bière, en 1940. Dans la fiche signalétique, je spécifie trois points capitaux : je joins une mèche de ses cheveux, je signale qu’elle s’était fait faire une indéfrisable très peu de temps avant son décès (elle pensait pouvoir monter à bord d’un navire à Tamatave pour revenir près de moi), il y avait également un grand crucifix placé sur sa poitrine par madame L. (au moment de la fermeture du cercueil, monsieur L. – qui était franc-maçon et Juif – avait retiré ce crucifix ; toutefois, il avait été replacé d’autorité par madame L.). Enfin, très important, j’avais joint un dessin représentant les mâchoires supérieures et inférieures, réclamant les détails de la dentition ; je l’avais dessiné très minutieusement en marquant sur le dessin le bridge supérieur, les couronnes et les dents en or ; ma femme avait son dentiste rue Dauphine à Paris et sa sœur et moi-même connaissions sa dentition.

 

Convoqué en août 1951 au cimetière de Pantin pour l’identification, j’y suis donc avec sa sœur et mon ami le commandant Sanner, alors retraité et demeurant à Clichy. Le cercueil zingué intérieur est ouvert, dehors en plein jour, par un beau soleil. C’est un grand drap blanc, fermé et torsé aux bouts, à la tête et aux pieds. Je vois le gros crucifix très bien placé au milieu sur la poitrine, sur le linceul il n’a pas bougé, il est resté, immobile, en équilibre, pendant les trente jours de bateau, de train et de camions. Le drap est détorsé à la tête et ouvert jusqu’au bassin. Sa sœur et moi reconnaissons formellement ma femme par ses cheveux ne tenant plus au crâne, par les dimensions et les formes du crâne, par la tête séparée du tronc ; tout cela correspond à la réalité. Avec des gants, la tête est enlevée, afin d’examiner de près la dentition. Le bridge, les couronnes, les dents, tout ce qui était en or s’est volatilisé. On cherche, on fouille, mais tout cela est inutile : il y a eu vol. Le crucifix en bois, lui, n’a pas bougé et tient encore en équilibre, dehors, sur le drap ; alors pourquoi un bridge et autres, enveloppés dans le drap, auraient-ils disparu ?

 

Alors, tout me revient en mémoire : la facilité avec laquelle on pouvait entrer dans la salle mortuaire à Tananarive, le souvenir de la compagne du malheureux T. qui, avec une pince, fait arracher le bridge de son compagnon dont le corps est exposé dans cette salle, puis – d’après les amies de ma femme – la figure défaite de ma défunte femme le lendemain de son décès, sa bouche de travers et saignante. J’en conclu qu’il existe là-bas, un ou des détrousseurs de cadavres.

 

En 1951, j’expose tout à monsieur le Gouverneur général de Madagascar, lui faisant part de toutes mes constatations, dans tous les détails, en lui demandant toutefois de laisser en paix la mémoire de ma malheureuse défunte femme et, s’il le peut, avec la police et des fonctionnaires honnêtes, faire cesser de tels actes.

 

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*Quinacrine : Au début du 20e siècle et pendant la Seconde Guerre mondiale, on l'administrait pour prévenir le paludisme (réf. Wikipédia)


 

 

Madagascar


Lorsque je débarque à Madagascar, en février 1942, les autorités sont encore vichystes, avec son gouverneur, le général Annet, mais bientôt tout cela va changer. Heureusement pour moi, car je suis assez bien renseigné sur ce qui aurait été mon sort en France :  un bon camarade, suspect comme moi, m’apprend qu’en France nous aurions été livrés à la Gestapo depuis longtemps.

 

Pour empêcher l’arrivée des Japonais, laquelle est imminente, les événements se précipitent. Les Britanniques s’emparent du nord de la Grande Île en mai 1942, puis, en septembre, les Afrikaners  débarquent à l’Est et à l’Ouest et, après trois mois de dures batailles, libèrent complètement Madagascar, faisant prisonnière l’armée française qui sera gardée par des Zoulous.

 

Puis, Madagascar se rallie aux Forces Françaises Libres (FFL), mais l’armée refuse toujours de rallier De Gaulle. Arrive alors de Londres le colonel Bureau qui, nul n’en doutera, sait haranguer les troupes : « Il ne faut pas penser qu’à votre compte en banque, ni à la petite vie tranquille de bureau, il y a la France à libérer ! » Au début, peu acceptent de signer leur ralliement aux FFL, mais à la fin de chaque mois, quand ils voient qu’ils ne toucheront pas leur solde, ils acceptent enfin de signer et de rallier les FFL pour passer à la paie. Dans les faits, très peu ont refusé de signer et les rares obstinés ont été conduits et incarcérés au Kenya ou au Cap.


En 1943, à Tananarive, je fais ma demande aux FFL pour participer au premier débarquement en Italie. Ma demande est refusée. J’en écris une seconde qui est encore refusée par le secrétaire du général Le Gentilhomme. Je vais donc voir ce fonctionnaire dans son bureau de la résidence pour connaître le motif de refus. Là, il m’explique qu’il y a peu d’hommes sincères à Madagascar en qui il peut avoir confiance et que ma place est avec lui pour surveiller les traîtres, leur imposer silence et que, de ce fait, je rendrais de bons services à la colonie. Je me souviens alors des certificats par lesquels les toubibs charlatans de Dakar m’avaient, en 1936, déclaré inapte aux colonies. Pour un changement, c’est un changement ! En plus, je suis un homme de confiance pour les FFL !

 

Je repars pour les chantiers de la côte Est. La région est malsaine, les lieux insalubres. Mes équipes d’ouvriers Malgaches sont de braves pères de famille, courageux. Je les ai choisis aux ateliers de Tananarive. Sur les chantiers, ils sont maltraités par l’ingénieur, monsieur […] Ces malheureux viennent se plaindre à moi en me montrant les marques laissées par les coups de canne qu’ils reçoivent en bout dans le dos, dans les reins, partout. Monsieur […] et moi-même sommes les deux seuls Européens. Il est mon supérieur et je ne peux rien lui dire, mais il part quelques jours ; les travaux étant avancés, j’en profite pour faire remonter toute mon équipe à Tananarive, afin de leur épargner les coups de l’ingénieur lorsqu’il reviendra. Plus tard, celui-ci m’a reproché d’être trop bon avec eux. Pourtant, ils travaillaient dur, par tous les temps, même sous la pluie ; c’étaient de bons ouvriers, très courageux, très dévoués et je ne comprenais pas les brutalités de monsieur […] Nous étions alors en 1943. Ce malheureux devait le payer de sa vie, car j’appris plus tard qu’il avait été assassiné en 1948, lors de l’insurrection.

 

Toutefois, je devais remonter précipitamment à Tananarive, saisi de terribles fièvres paludéennes. A six heures du matin, le thermomètre indiquait quarante et un degrés. Le prêtre était déjà là avec son bréviaire et tous me regardaient d’un air affligé, voyant venir ma fin, laquelle paraissait inéluctable. Du fait que je ne faisais plus confiance aux médecins Européens, je me faisais soigner par deux médecins Malgaches. Et contre toute attente, ce fut la guérison. Après m’avoir guéri, mes médecins me dirent que pour eux, j’étais perdu. Alors, perdu pour perdu, ils avaient risqué le tout pour le tout en me faisant une piqûre de quinine à triple dose. C’était ce qui m’avait sauvé, mais, ajoutèrent-ils, « c’est grâce à votre foie qui est en bon état pour supporter une telle dose, car s’il n’avait été en si bon état, la bilieuse se serait déclarée et en quelques heures vous auriez été mort ».

 

Je suis demeuré à Madagascar deux ans et demi, contremaître au Chemin de Fer du TCE,  dans les ateliers du bois et sur les chantiers de la côte Est, en brousse, à réparer les destructions sauvages des Vichystes, tel que le pont de la carrière de Brickaville.


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Pendant ce séjour à Madagascar, je me remarie. Ma nouvelle femme est la fille du receveur principal des postes de Tananarive. Elle aussi sera victime des mauvais soins d’un médecin chirurgien de l’armée, à l’Hôpital colonial de Tananarive. Il se nomme […] et avait été lieutenant dentiste à Djibouti. Nous nous étions déjà vus.  Des camarades m’avaient parlé en chuchotant de ce citoyen qui, aux soirées de l’Odéon à Djibouti, allait chanter de l’opéra devant la Commission d’armistice italienne au profit des œuvres de Pétain. De triste mémoire…

 

Ma femme est née le 1er septembre 1914 à Tananarive d’une famille créole de la Réunion. Son père était le receveur principal des Postes de Tananarive, décédé en 1941. Elle est orpheline de père et de mère. Je l’ai épousé en 1942 à Tananarive ; elle a alors vingt-huit ans et moi quarante-quatre. Elle a toujours été honnête, il n’y a rien à lui reprocher. Dès les premiers mois de notre union, elle a le désir d’avoir un enfant, mais n’obtient pas satisfaction à ce sujet. J’en fais part au commandant S., médecin chirurgien, nouveau à l’Hôpital colonial, puisque l’ancien médecin chef, le colonel T., vient d’être emmené prisonnier par les Afrikaners et les Britanniques. Il est donc remplacé avantageusement par le commandant S., docteur chirurgien capable et honnête. Le docteur S. nous examine et fait les prélèvements nécessaires, lesquels sont analysés par les soins du médecin capitaine P. qui déclare que monsieur Doux pourrait faire douze enfants d’un coup. Le docteur S. pratique un second examen de ma femme et conclut qu’après un simple petit traitement, elle sera certainement enceinte. Ce petit traitement dura un mois environ. Au bout d’un mois, le résultat est acquis et elle est enceinte. Nous sommes heureux.

 

Tous les mois, à l’Hôpital colonial, elle va voir le commandant S. pour une visite obstétrique où tout est normal. Toutefois, un jour de visite, le docteur, pensant l’accouchement proche, la garde à l’hôpital et la voit tous les jours. Malheureusement, elle accouchera sept semaines après son hospitalisation. Le commandant S. disait en plaisantant à ma femme que c’était bien long, que ce devait être un éléphant, mais il constate que tout va bien et qu’il n’y a qu’à attendre. Je suis tranquille, car ma femme est en bonnes mains et nous attendons l’heureux événement.

 

Cependant, le commandant médecin chirurgien chef S., un rugbyman, sportif, capable et consciencieux, se trouve fatigué, surmené et doit partir se reposer quelques semaines à Manakara. Avant son départ, il m’assure que tout doit bien se passer, que tout est normal. Il est remplacé par le docteur […], le lieutenant dentiste de Djibouti, celui qui roucoule de l’opéra.

 

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Un matin, par un coup de téléphone de l’Hôpital colonial, à l’atelier du chemin de fer où je travaille, on me demande d’aller à l’hôpital. Je suis heureux. Je prends un pousse-pousse, car l’hôpital est éloigné et par là-haut, ça grimpe. Arrivé, je monte en vitesse au premier étage, je traverse les galeries vitrées et, stupeur, les persiennes de la chambre de ma femme sont fermées et sur sa porte un écriteau indique « Défense d’entrer ». J’entre néanmoins et dans une demie obscurité, j’aperçois un radiateur électrique sur une table, près du lit de ma femme pour la chauffer. Elle me voit et dans un souffle que j’entends à peine, elle me dit : « Elle est morte et moi aussi, je vais mourir. »

 

Juste à cet instant, la sage-femme, madame R., arrive doucement près de moi, me prend le bras, m’emmène hors de la chambre en me recommandant le silence. Je l’interroge : « Que s’est-il passé ? » Réponse : « C’est un accident ; ce n’est pas le premier et, malheureusement, ce ne sera pas le dernier. » Je comprends mal cette réponse. Le docteur S. m’avait assuré avant son départ que tout irait bien. Elle m’emmène voir le corps du bébé ; je vois une enfant bien constituée qui paraît avoir deux mois avec ses dix livres ; elle a de longs cheveux noirs comme sa mère, les membres sont potelés, un bébé superbe qui ne demandait qu’à vivre.

 

Je vais interroger le docteur […] qui m’affirme que « c’est de la faute de votre femme, elle n’a pas poussé ; j’ai été en fonction cinq ans à l’Hôpital de Diego-Suarez et je connais ces femmes-là ; toutes ces femmes Créoles sont pareilles, elles geignent beaucoup, mais ne forcent pas. » Il m’explique qu’avec bistouri et forceps il avait sorti mon enfant morte. Je reviens près de la sage-femme qui me dit timidement : « Il n’est pas certain que votre femme soit sauvée ; il ne faut pas aller près d’elle, car il lui faut du silence et du calme. » Je suis abasourdi. Comme il est défendu que j’approche ma femme, je me traîne au cimetière tout proche, sur les hauteurs de Tananarive, et je vais sur la tombe de mon infortunée première femme. Je pense aux années que je viens de passer. Que va-t-il encore m’arriver ? Je rentre à l’atelier et je ne sais qu’expliquer à mes amis et camarades qui me voient triste. Je souffre terriblement ; je ne vois que ma femme agonisante et mon enfant morte.

 

Tous les soirs après le travail, je vais voir ma femme qui a les deux jambes dans des gouttières. Elle a une double phlébite et elle est allongée immobile, mais alors, peu à peu, elle me parle. « A vingt et une heures, j’ai senti les douleurs et la sage-femme m’a installée sur la table d’accouchement, dans la salle, près de ma chambre. Jusqu’à vingt-trois heures, elle est venue me voir, puis à vingt-trois heures, elle m’a dit que la tête ne passait pas et que ça n’était pas prêt, que ce serait pour demain matin. Elle est partie se coucher, me laissant seule sur cette table ». (Je parlerai aussi avec des femmes hospitalisées la nuit de l’accouchement de ma femme et voici ce que j’appris : « C’était affreux d’entendre crier votre femme, de vingt-trois heures à quatre heures du matin, mais de deux heures à quatre heures, elle criait de plus en plus faiblement ».) Mais c’est justement là, à vingt-trois heures, que les douleurs sont devenues violentes, jusqu’à deux heures du matin, pour ensuite être moins violentes jusqu’à quatre heures, mais de quatre à six heures, ma femme a commencé à mourir avec l’enfant dans son ventre qui, elle, mourut d’une double circulaire du cordon.

 

Ces soignants-là avaient en matière d’accouchement une conception singulière de la Loi sur le travail : la sage-femme dormait tandis que ma femme mourait… …Quant au docteur […], le chanteur d’opéra de Djibouti – pour les œuvres de qui déjà ? Ah oui ! Pour quelle Commission d’armistice encore ? Ah oui-oui-oui ! – il n’était pas à son poste. Il avait été introuvable par téléphone en ville et partout. Quand enfin il arrive à l’hôpital, à six heures vingt minutes du matin, il revenait de faire la bringue toute la nuit et n’était pas à jeun. Moi aussi, je sais faire un diagnostic : état éthylique avancé, avec difficultés d’élocution, titubation proche du patatras, état précédant une gueule de bois magistrale avec esgourdes à ménager. Il fonce vers ma femme et lui dit méchamment de ne pas crier comme ça.  A quoi s’attendait-il ?! Que ma femme entonne un opéra ?! 

 

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Je me mets à craindre pour ma seconde femme, qu’elle meurt en martyre, mais attention, cette fois-ci je suis là et je veille de près. Tous les matins de bonne heure avant mon travail et le soir après ma journée, je cours près d’elle. Elle répond à toutes mes questions et je me renseigne de tout. Trois semaines après l’accouchement, le brave docteur S. – après son repos bien mérité, car je connais son dévouement auprès des malades – reprend son poste de médecin chef et ses visites auprès des malades. Ce premier jour, il est accompagné de Gueule de bois à répétition qui lui rend compte du travail fait ou à suivre.

 

Ma femme m’a rapporté cette première visite, notamment les paroles et les remarques sévères du docteur S. à l’intention du docteur […], le galvaudeux des cuites nocturnes dans tout Tana. Les deux docteurs, ensemble, entrent dans la chambre à un lit où se trouve ma femme. Le docteur S. adresse un regard interrogateur à l’autre docteur. Il est étonné, surpris, de reconnaître ma femme et interroge Un-bon-coup-dans-le-nez, […], qui lui répond : « Tout va bien, c’est fini, ça va bien à présent ; dans trois ou quatre jours, elle pourra sortir de l’hôpital et rentrer chez elle ». Le commandant S. retire les draps pour examiner ma femme des pieds à la tête. Ma femme prend peur et pleure. Le commandant S. la console paternellement, la réconforte en lui disant : « N’ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal » puis, il palpe les jambes et les genoux. S’adressant à […], le galvaudeux-pinté-hier-pinté-demain, d’une voix et d’un ton chargé de reproches, le commandant S. lui lâche : « Comment ! Vous trouvez ça fini ! Mais regardez, c’est plein d’eau ! » Et il palpe les jambes, faisant voir les poches d’eau au galvaudeux de […] Ce dernier ne répond rien.

 

Lorsque ma femme me rapporta les paroles du docteur S. à l’adresse du docteur Bourré, mes soupçons se trouvèrent confirmés. […] était un incapable, un galvaudeux, un soiffard intouchable. Mon enfant était morte et il aurait pu tuer ma femme, tout ça sous la couverture d’un brave serviteur de la nation, avec des gallons, la légion d’honneur et une belle retraite que je lui paierai plus tard. Sans le docteur S., la canaille de […] aurait fait sortir ma femme de l’hôpital, soi-disant guérie (comme cela avait été le cas pour moi en 1935 à Bamako, lorsque l’alcoolique de commandant […] m’avait dit que je n’avais rien). Fort heureusement, l’ivrogne de […] n’a plus eu à s’occuper de ma femme et a pu, sans aucun doute, mettre son temps à profit pour faire le plan d’une rue de la soif à Tana, toute en pente, histoire de soigner l’architecture coloniale à défaut de ma femme.

 

Dix jours après la visite des deux docteurs, elle faisait des complications graves, avec embolie au poumon gauche, puis infection pulmonaire au poumon droit. Si elle était sortie de l’hôpital, elle serait morte en route ou à la maison. Pendant trois jours, tout le monde sait que madame Doux va mourir. Sauf moi. Tout le monde sait qu’il n’y a guère d’espoir. Le docteur S. lui fait des piqûres d’huile camphrée morphinée pour résorber les caillots qui sont près du cœur. Je suis angoissé par l’expression du personnel soignant et des hospitalisés. L’un d’eux me dit : « Ah ! Mon pauvre monsieur Doux ! » Je ne veux pas comprendre. Je vais voir le bon docteur S. et je lui dis : « Docteur, ne me cachez rien, dites-moi la vérité ! » Il me répond : « Vous êtes un homme, soyez courageux ! » Le ton me tout fait comprendre : elle est condamnée à moins d’un miracle.

 

Le Grand sorcier d’Issoutra… Parmi les connaissances et fréquentations que j’avais à Madagascar, loin, dans les faubourgs de Tananarive, à Issoutra, sur les sentiers, j’avais un vieil ami à qui je rendais assez souvent visite, car il ne se déplaçait que très rarement. C’était Papa J., J. F., un orpailleur très riche, aimé, vénéré et craint de tous, même des Européens. En 1943, il avait quatre-vingt-quatre ans. Il était très grand, valide, marchant droit sans canne, d’un teint noir ébène, avec cheveux et moustaches crépus et tout blanc. Il était le sorcier le plus fort de Madagascar, magicien blanc et guérisseur incontesté. Il avait, autrefois, reçu des récompenses du général Gallieni  en personne pour lui avoir guéri une plaie à la jambe, jusque-là incurable. Ce vieillard calme me donnait toujours de bons conseils, m’apprenait mille choses et nous étions toujours heureux de parler ensemble, longuement.

 

Désespéré, je quitte le docteur S. de l’hôpital et je cours chez Papa J. à Issoutra. Je le mets au courant de tout. Je le supplie de sauver ma femme. Il me dit : « Allez me chercher un pousse-pousse, car l’hôpital est loin. Je vais y aller avec vous ». Au premier étage de l’hôpital, dans les galeries, dans la chambre de ma femme, partout où se trouvaient des infirmières Malgaches, ça se vidait aussitôt à la vue de Papa J. Elles se sauvaient et se cachaient pour ne plus réapparaître. A ce jour, j’ignore encore pour quel motif.

 

J’avais prévenu ma femme que je lui ferai connaître Papa J., qu’il était brave et viendrait la soulager avec des prières. Papa J. fit des prières, des incantations, brûla des encens, sema des sels bénis partout, tout en priant à haute voix, dans un langage que nous ne comprenions pas. Ainsi, au bout de cinq mois, après les bons soins du docteur S. et peut-être un miracle de Papa J., ma femme sortit, portée sur un brancard. Elle ne marchait plus et pendant longtemps, j’ai dû lui réapprendre à marcher en s’appuyant sur deux dossiers de chaises, une de chaque côté. Depuis ce temps, c’est une jeune femme estropiée pour la vie. Sa santé est fragile. Elle est faible et toujours fatiguée. Elle souffre, c’est une rescapée. 

 

 

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*Une (…) importante victoire à laquelle les Sud-Africains participèrent fut la libération de Madagascar alors aux mains du régime de Vichy (…)e(réf. Wikipédia).. Les troupes britanniques aidées par des soldats sud-africains, organisèrent leur attaque depuis l’Afrique du Sud, débarquant sur cette île stratégique le 4 mai 1942 empêchant sa saisie par les Japonais (réf. Wikipédia).

* TCE (Tananarive-Côte Est), Chemin de fer de Madagascar

*Le gral Gallieni fut le gouverneur général de Madagascar de 1896 à 1905

 

 

 

Djibouti – 

Rappel des Chemins de Fer franco-éthiopiens ou la concubine indigène couchée sur le canapé

 

En mai 1944, la Compagnie des Chemins de fer franco-éthiopiens me rappelle d’urgence et j’embarque à Tamatave avec ma femme à bord du Méonia, un paquebot danois de luxe, mais armé. Je dois rejoindre Djibouti. Pendant la traversée, j’ai encore un fort accès de palu. L’oreille droite se met à couler et me fait souffrir. Le médecin du bord a du mal à arrêter l’écoulement, mais éventuellement, il trouve à Mombassa, au Kenya, le médicament pour me soigner. En quittant Mombassa, notre bateau fait route vers Aden, dans un convoi formidable de transports de troupes britanniques coloniales, de navires de guerre, d’avions, etc. Ils vont poursuivre leur route jusqu’en Europe, jusqu’en Italie, jusqu’à la Libération.

 

En compagnie de ma femme, nous arrivons à Djibouti, Côte Française des Somalis, mais j’ai trop souffert d’un séjour colonial trop long, consécutif de 1938 à 1946, soit huit ans, dans des conditions le plus souvent mauvaises. A la fin de 1945, je suis complètement anémié par le climat, les fièvres paludéennes. Je n’ai plus de nouvelles de France, notamment de mon avocat qui m’avait dit « Faites un séjour colonial de deux ans et je gagnerai facilement votre procès contre le gouvernement de l’AOF ». Je n’ai plus de nouvelles de ma famille, je me sens diminué. Le Blocus m’a marqué.

 

À Djibouti, nous apprenons que les anciens agents sont tout juste rentrés en France en congé et qu’ils viennent d’être remplacés par de nouveaux venus de France. Ceux-là ne connaissent rien des colonies. Ils ne savent pas que ma direction s’est mal conduite en collaborant avec l’Axe… et je le fais savoir. Peu de militaires et de civils ont été de bons Français à Djibouti. La plupart ont permis la victoire des puissances de l’Axe. Je fais maintenant partie du Comité de libération et d’épuration de Djibouti. A certains lâches, je reproche leur attitude.  Je serai éventuellement victime d’eux, avec la complicité de certains fonctionnaires ex-vichystes.

Ma direction, d’accord avec le gouverneur, embauche des prisonniers Italiens. Il y en a qui sont alors logés près de chez moi. Des railleurs à l’esprit caustique les baptisent sans tarder « les Italiens libres ». Tous les soirs, tard, ils jouent de la musique à nous casser les oreilles. Des Français demanderont plusieurs fois le renvoi de ces indésirables qui touchent une belle solde, mais notre direction et le gouverneur se moquent de nous et gardent ces joueurs de guitare. Un soir, je suis saisi de colère et je fais irruption chez mon voisin, une trique à la main. Il se nomme […] C’est un colosse aux épaules carrées, mais comme tous les courageux, il se sauve, laissant – je l’apprendrais plus tard – sa concubine indigène couchée sur le canapé. Je ne m’en suis jamais rendu compte. A coups de matraque, je casse tout, ventilateurs, plafonniers, [illisible], portatif, phono, mandoline, guitare, table de toilette avec toutes les photos et images mondaines, miroirs, fauteuils, table, une autre guitare, la clôture de la galerie, etc. Puis, je rentre chez moi, la concubine indigène toujours couchée sur le canapé, au milieu de toute la casse.

 

Alors, Justice, gendarmerie, police, etc., tout cela nouvellement arrivés de Martinique, de Madagascar, d’Afrique du Nord où, planqués, plus ou moins vichystes, ils n’avaient souffert de rien, me sont tombés dessus. Je suis arrêté par un gendarme nouvellement arrivé d’Algérie, jeté en prison où je poireaute pendant trois mois par des températures de quarante-cinq degrés… (ouais, à l’ombre !) Enfin, je passe en jugement, mais écœuré, je ne veux pas me défendre. Ces gens-là sont répugnants. Je suis condamné à six mois de prison avec sursis. Au lieu de renvoyer les Italiens, c’est moi, ancien combattant de 1914-1918 qui est expulsé de Djibouti après avoir payé toute la casse. En 1946, je rentre en France en plein hiver.  

 

 

1946 – Rentré en France


En France, je redeviens compagnon et je travaille en qualité de menuisier-ébéniste chez plusieurs patrons, principalement dans l’agencement et le bâtiment : wagons-lits, paquebots, installations générales de magasins, etc. Je milite toujours au Parti Communiste, cellule Catelas à Choisy-le-Roi, mais trop fatigué, j’abandonne en leur gardant toute ma sympathie sincère. Je suis membre de l’ARA, l’Association républicaine des anciens combattants ; je suis syndiqué à la CGT et à la Mutuelle des métallos, rue Jean-Pierre Timbaud à Paris.

 

En 1953, je suis copropriétaire de deux appartements que j’ai acheté à Choisy-le-Roi, rue Auguste Blanqui. Depuis que je suis copropriétaire, je n’ai que des tracasseries. Le propriétaire, monsieur […], Juif et vénérable de la franc-maçonnerie, parvient, par des procédés malhonnêtes, à tirer des profits sur les anciens appartements qu’il a vendus et qui de fait ne lui appartiennent plus. Ceci semble invraisemblable, mais c’est la stricte vérité. Les jeunes copropriétaires, intimidés et pour avoir la paix, préfèrent payer ce qu’ils ne devraient payer en aucun cas, mais moi, avec mes gosses, je proteste. Je paie un gérant d’immeuble pour me défendre et ce spéculateur est tenu en échec. Les autres copropriétaires en profitent, car sans moi ce bandit de propriétaire, spéculateur, n’aurait connu aucune borne.

 

Acheté en 1952, je suis également propriétaire d’un terrain de cinq cents mètres carrés à Villeneuve-le-Roi, localité où je suis né et où mes ancêtres, originaires de Bourgogne, vivent depuis plusieurs siècles. Tout seul, j’y avais fait un travail formidable, le dimanche, les fêtes et tous les soirs après ma journée de travail chez mon patron. J’avais installé une clôture de grillage, haute d’un mètre cinquante ; j’avais planté dix-sept arbres fruitiers, tout en culture maraîchère. Pendant deux ans et demi, j’avais construit moi-même en aggloméré que je gâchais et que je coulais en coffrage, une maisonnette de quatre petites pièces que j’espérais habiter dans mes vieux jours, au grand air et dans le calme des champs. Mes enfants, plus grands, auraient gardé les appartements de Choisy-le-Roi. Mais sans doute suis-je né sous une mauvaise étoile. En tous cas, après m’être donné tant de mal et avoir subi tant de privations, je suis exproprié par une grande société, riche, qui va bâtir des logements pour les gens qui viennent gagner leur vie dans la région. Je suis obligé de quitter mon pays natal pour faire place à d’autres.

 

Actuellement, je suis en traitement et au régime. Des suites de la fracture du bassin subie en août 1935, j’ai une lésion à la colonne vertébrale dont je souffre énormément, surtout la nuit, mais je n’arrête pas mon travail, car j’ai trois jeunes enfants à élever. Je suis infirme par la faute d’un docteur ivrogne et alcoolique, victime de […] complice de cet ivrogne.

 

Dans la main droite, j’ai deux doigts atrophiés au travail, dans la main gauche un doigt arraché au travail, mon bras gauche a été fracturé au travail et ne fait plus de rotation, j’ai eu une fracture du bassin au travail, j’ai eu des maladies graves au travail, mais par des procédés crapuleux et malhonnêtes, […] m’a partout spolié de mes droits et je n’ai aucune pension d’invalidité.

 

Tout de ce que j’ai perdu en 1940, abandonné en Éthiopie, est inscrit dans un dossier transmis au Ministère des Affaires étrangères à Paris – 146, avenue Malakoff, Paris XVIe – mais j’attends d’être indemnisé depuis longtemps, car l’Italie est ruinée et c’est la France qui va nous rembourser nos pertes. Nos gouvernements à moitié fascistes préfèrent, en 1956-1957, secourir les fascistes Hongrois ou gaspiller les deniers publics en Corée, en Indochine, à Port-Saïd et ailleurs ; tous les [illisible] et mercenaires sont grassement soldés. En 1914-1918, un Poilu partait au Front, hiver ou été, en Orient et aux Dardanelles, pour cinq sous. Pourquoi aujourd’hui donner deux cent mille francs et plus à un Poilu qui va en Corée ou ailleurs ! C’est prélevé sur le salaire des ouvriers.

 

Les gouvernements fascistes ou réactionnaires savent s’enrichir sur le dos des pauvres diables sans défense. En 1898, ma grand-mère paternelle avait placé pour moi une somme de mille francs en pièces d’or. En 1924, j’ai touché ces mille francs en papier, d’une valeur diminuée d’au moins dix fois. Du fait de l’entrée en guerre de l’Italie contre la France, j’ai tout perdu par la faute de ces maudits Italiens, tous des fascistes en 1940, tous des antifascistes en 1945 : mon foyer détruit en 1940, après dix-sept ans de mariage, plus de deux-cent mille francs d’outillage personnel, affaires et autres abandons. Et ma santé est perdue pour toujours, car je suis usé avant l’âge. Ma situation est perdue, volée.

 

Je touche tous les trois mois ma retraite d’ancien combattant de 14-18, trois cent dix-sept francs. Les réactionnaires qui gouvernent s’emplissent les poches sur le dos des honnêtes travailleurs, avec la complicité des spéculateurs et des voleurs. Le régime est pourri. De hauts fonctionnaires et parlementaires trempent dans les plus grands scandales et demeurent impunis comme les traîtres qui ont été graciés et relèvent le nez. Ce sont les affaires des Piastres, des Bons d’Arras, affaires des vins, affaires des blés. Je ne peux tout citer. Aux colonies, c’est loin et ça se sait moins. A Madagascar, la femme et la fille de […] sont tuées en Tunisie dans l’avion accidenté qui les amenait en France. Elles cachaient et transportaient clandestinement – pour que la Douane ne fouille pas – dans des valises de la Croix-Rouge dont elles étaient membres, plus de vingt millions d’or. Cette affaire restée secrète m’a été confiée – comme bien d’autres que j’aurais à dire quand il me plaira – par un brave ami, […], au courant des rapports, enquêtes, instructions, jugements, témoin aux exécutions. Par son intermédiaire, je connais les noms et fonctions de certains ignobles fonctionnaires de la police et autres, aujourd’hui encore en fonction, mais d’autres à la retraite, bien tranquilles.

 

J’ai eu toutes les occasions d’être un homme riche, d’avoir de grosses fortunes, mais j’ai toujours espéré voir la fin des régimes capitalistes pourris – ce qui ne tardera pas d’ailleurs – contrairement aux nouvelles générations gangrénées, je n’ai que dégoût et pitié pour les riches, la plupart sont des pauvres d’esprit.

 

Ici, prennent fin les Mémoires d’un fou
Septembre/Octobre 1956


©Tous droits réservés, 1956
 

 

 

Ouvrages à lire


Feu d’Afrique, Hassoldt Davis, éd. Librairie Arthème Fayard, 1945 (sur l’épopée Leclerc en Afrique, 1939-1945)


Le Radeau de la Méduse ou comment fut sauvé Djibouti, Henry de Monfreid, éd. Grasset, 1958 (sur le Blocus de Djibouti, 1942)


L’Afrique fantôme, Michel Leiris, éd. Gallimard, 1934 (Dakar-Djibouti, journal d’un voyage de deux ans à travers l’Afrique avec son collègue Marcel Griaule, ethnographe)