Le Bouge qui n'existe pas

 

Kurt : « C’est comme je vous le dis. Il faisait nuit et la rue s’était tue. Il neigeait. Au Passport, la piste de danse miroitait et la serveuse a posé devant nous des bières écumées. Le tarif était normal. Elle souriait.

Il y avait des tables rondes et hautes près desquelles nous nous étions agglutinés, juchés sur de longs tabourets à jambes grêles. Une peinture laquée jaune recouvrait les panneaux entre des miroirs qui nous épiaient sournoisement, nous renvoyant des têtes revues et corrigées par l’heure, la bière, le bruit et la fatigue.

Au Passport, les tarifs augmentent d’heure en heure et à minuit, c’est le coup de barre. La serveuse a posé devant nous des bières écumées. Les tarifs avaient été majorés. Elle souriait.

Nous avons dansé sous les projecteurs qui plaquaient sur nos rétines des images arrêtées, sans couleur ; nous étions des négatifs sur la piste du Passport qui miroitait. Nous sommes allés nous rasseoir et la serveuse a posé devant nous des bières écumées. Les tarifs avaient été remajorés. Elle souriait.

C’est comme je vous le dis. Minuit approchait. Après minuit, théoriquement, les prix ont dû recommencé à baisser, mais nous avons eu un petit creux et nous sommes sortis pour chercher de quoi le caler.

Des frites. Nous avons mangé des frites rapportées sur les tables hautes avec tabourets à jambes grêles. La serveuse a posé devant nous des bières écumées. Les tarifs avaient baissé. Elle souriait.

C’est comme je vous le dis. A l’aube, The Passport disparaît car The Passport n’est pas vrai. On trouve à la place une boutique de colifichets où l’on vous toise d’un air inquiet, la main sur le téléphone, prêt à appeler les secours, si vous vous avisez de vouloir sonder les murs, les plafonds, à la recherche de l’indice qui prouverait que vous n’étiez pas fin saoul la veille et que vous n’avez pas rêvé.

C’est comme je vous le dis. »