Histoire familiale

 

 

 

 

L'histoire familiale est celle que j'ai entendue maintes fois durant mon enfance. Les paroles restent... Certes, ce sont des souvenirs anciens que je livre avec la distance et, certes, la page est tournee depuis bien longtemps. Mes parents appartiennent à la génération sacrifiée. Le raconter, c'est leur rendre hommage. Avec ce récit, j'ai donc habillé ces souvenirs de quelques feuillets. A mes parents, qu'ils reposent en paix auprès de l'Éternel. 

 
 
 

 

©Tous droits réservés, 2003

 

 

 

 

Mes aïeux sont arrivés en Île-de-France peu avant la Révolution industrielle. Ils étaient d'origine franc-comtoise. Comme il était de coutume à l'époque, ils avaient migré en suivant les cours d'eau, le long des berges, emportant avec eux des fragments d'une culture ancestrale ; deux de mes parentes portaient encore des prénoms à consonance espagnole : une grand-tante et une tante. Peut-être le souvenir des liens qui unirent la Franche-Comté à la Couronne d'Espagne en des temps immémoriaux. La famille s'était arrêtée avant Paris. La terre francilienne était bonne, flanquée de vestiges de l'époque galoromaine et ses quelques routes se nommaient encore des voies.

  

Mon père était le premier d’une fratrie de six, d’une famille attelée aux travaux du matin au soir, menée à la dure, comme cela était souvent le cas autrefois. Nous sommes à la fin du XIXe siècle. Le grand-père décède dans la force de l'âge et la grand-mère doit prendre les rênes de l'exploitation agricole et du cheptel. Elle est cocher. En plus. Un métier d'homme.

 

Elle ne semble pas avoir eu d'affection particulière pour mon père. Celui-ci nous relatera sans fin le tout-petit de deux ans à peine qui se fit arracher la joue par un bas rouge dans la cour de la ferme. Mon père en gardera la cicatrice. Les chiens savent-ils si on appartient à la meute ou non ? Quelques décennies plus tard, l’un de ses enfants connaîtra le même sort… Mais c’est un enfant de six ou sept ans et ce n’est plus un bas rouge, mais un berger allemand ; toutefois, il s’agit bien encore d’une cour de ferme, laquelle appartient encore à la grand-mère. Que racontent donc ces pavés de ferme ?

 

Mon père connaît une enfance difficile, enfance qui en fait un adolescent peu gérable. Lorsque le scandale éclate enfin, la famille – selon une coutume qui remonte au moins à la Grèce Antique – choisit de le bannir. La méthode avait ses vertus et ses mérites. Elle était sûrement efficace. Mais bannir des enfants ?

 

Jeté sur les routes, il est tôt rattrapé par la conscription : c'est la Grande guerre. Sous les drapeaux, il sera incorporé à la Marine de guerre. Là, son comportement retiendra l'attention des médecins militaires ; il est fort probable que le bannissement ait fait disjoncter un psychisme déjà fragilisé et, aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui – la psychiatrie ne semble en être encore qu'à ses balbutiements – c'est là que ses troubles seront diagnostiqués, un diagnostic qui ne variera pas au fil du temps. Malheureusement, il retiendra également l'attention du second, ce qui lui vaudra le gnouf* plus d'une fois.

 

Sur le cuirassé Patrie, au milieu des mines flottantes qui bouchent le détroit des Dardanelles, il tombe gravement malade, atteint de dysenterie. Il croit sa dernière heure venue, cloué à son hamac que l'on a toutefois placé sur le pont, dans un recoin, au cas où retentirait l'ordre d'évacuation. Mais l'un des matelots viendra à lui avec ses mots qu'il n'oubliera jamais : « Tu vois, p'tit gars, la chaloupe ? S'il nous arrive malheur, je viens te chercher ». Ce n'est pas ce matelot, toutefois, qui deviendra un ami à vie, mais un appelé de sa classe, un Guyanais descendant de Nègres marrons.*

 

A l'Armistice, gloire et jubilation, il sera sur le premier cuirassé à franchir le détroit des Dardanelles, un navire battant pavillon français. Une jubilation impitoyablement douchée, toutefois, par l'accueil familial lorsque, démobilisé, il reprend le chemin de la maison : « Tous tes cousins sont morts à la guerre ! Et toi, te voilà ! » Pourtant, loin de lui avait été l'idée de se tirer une balle dans l'épaule pour éviter la conscription, comme on le murmurait au sujet de l'un de ses copains. Copain, qui, ironie du sort, coula des jours heureux dans la maison-même de Rouget de Lisle,* à deux pas de chez nous. J'ai le souvenir d'un petit vieux qui se marrait tout le temps, assis dans l'encadrure de sa fenêtre de rez-de-chaussée, à regarder passer les passants, non loin du bruyant carrefour où trônait l'imposante statue de Rouget de Lisle. Avait-il pressenti l'effroyable carnage d'une guerre de position ?

 

Ebéniste, compagnon du devoir, mon père n'a aucun mal à se faire embaucher. Il travaillera pour des établissements prestigieux dont Fauchon à Paris, les Chantiers navals de Saint-Nazaire, ceux de Brest avec sa rade sur l'Atlantique ; il travaillera sur le cuirassé Jean Bart et, plus tard, sur le paquebot France, fleurons de la marine française.

 

Il se marie une première fois. C'est une femme à poigne qui ne s'en laisse pas conter. Elle semble avoir su tout ce qu'il y avait à savoir au sujet de mon père, y compris que l'enfant avait croisé le chemin d'un pédophile. Dans une église. Un enfant livré à lui-même est une proie facile. Il réalisera, pour elle, l'un de ses ouvrages en marqueterie les plus aboutis : sur un meuble de boudoir, le prénom de son épouse, Gaby, façon signature.

 

L'histoire aurait pu s'arrêter là et la grand-mère aurait pu pousser un 'ouf' de soulagement. Le fils indigne était casé. Si elle n'avait été ni tendre, ni équitable envers l'enfant, la vie, elle, s'était chargée de rééquilibrer.  

 

L'Histoire du pays en a décidé autrement. La Grande crise de 1929 a forcé mon père – comme des milliers et des milliers de Français – à quitter la France pour chercher subsistance, laissant derrière lui son épouse qui devait le rejoindre plus tard. Pour l'anecdote – dans une histoire qui résonne du chaos de l'Histoire avec un grand H – lorsqu'il débarque à Dakar, au Sénégal, il se présente chez le prêtre qui, soucieux des nuits qui sont fraîches, lui tend le linceul en guise de couverture.

   

Mais la chance lui sourit. Les Italiens ont construit au XIXe s. une ligne de chemin de fer qui, de Massaoua, port érythréen sur la Mer Rouge, s'élance à l'assaut des hauts plateaux éthiopiens, une voltige de quelques deux mille mètres avec ponts et viaducs vers Asmara, ville chrétienne inscrite aujourd'hui au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Pour les Français, ce sera le Chemin de fer franco-éthiopien dans la corne de l'Afrique, une région escarpée dont le paysage évoque le chaos des temps premiers, avec ses déserts de sable, de lave ou de sel : le Rift. Ces terres d'aventuriers – Arthur Rimbaud fût de ceux-là – parfois inhospitalières, mais reverdissantes à la saison des pluies, seront surnommées plus tard « le berceau de l'humanité », lorsqu'elles deviendront le terrain privilégié des paléontologues avec, entre autres, la découverte de Lucy. Mon père traverse l'Afrique d'Ouest en Est, le Soudan français, le Niger, et s'en va travailler sur les voies ferrées qui desserviront l'Éthiopie, d'Addis Abeba, Diré Daoua, peut-être Harare, je ne sais plus, jusqu'au golfe d'Aden. Un chemin de fer mythique, aujourd'hui vétuste, dans un pays chrétien, assez magnifique, aux églises creusées dans la roche.

 

Il rentre en France régulièrement. Mais, là encore, les événements s'enchaînent. La Seconde guerre mondiale est déclarée. Son épouse part à la hâte pour Toulon et tente d'embarquer sur un navire, cap sur le golfe d'Aden par le canal de Suez. Ils doivent se rejoindre à Dar es Salam. Trop tard. Dommage. La rade de Toulon, port militaire, est pilonnée par l'aviation allemande. Son épouse y perdra la vie. La flotte française – ou ce qu'il en reste, je ne sais plus – se saborde.

 

Evidemment, on peut se demander pourquoi elle aspire soudainement à d’autres horizons et boucle ses valises, mais ce n'est pas bien compliqué : son nom de jeune fille est juif. Pour l'anecdote – dans une histoire qui résonne... Il est notoire que mon père était antisémite. De son époque, quoi. Ça interpelle. Je me suis plu à imaginer son épouse hochant la tête d'un air idiot et approbateur, chaque fois qu'il cassait du Juif. Pour l'époque, il ne pouvait exister meilleure couverture.

 

A la fin de la guerre, mon père fera des pieds et des mains pour obtenir ses restes et lui offrir une sépulture convenable. Sa défunte femme, comme il l'appelle, repose désormais dans le caveau familial, inhumée au milieu de catholiques. Je m'étonne aujourd'hui des expressions que l'on retrouve dans la bouche des anciens, comme la Fête des morts. Le caveau familial, c'est la croix qui dépasse du mur d'enceinte de l'ancien cimetière. Je ne sais combien de fois nous nous sommes réunis là pour la fameuse Fête des morts.

 

En bref. L'armée italienne envahit la Somalie et déclenche de violents bombardements sur Djibouti, possession française, un territoire aussi divisé que la France entre capitulation et poursuite des combats. Contrairement à la France, l'Appel du 18 juin a largement été entendu dans les colonies, mais là, vu l'importance stratégique de Djibouti, les soldats sont désarmés sur ordre de Vichy. Les Alliés ripostent : c'est le Blocus de Djibouti. L'enfer par 45° à l'ombre, sans nourriture ou presque. Le fidèle serviteur de mon père venait le voir pour lui glisser un peu de nourriture dont on se demande bien où il avait pu se la procurer. Un geste évoqué avec émotion toute sa vie et qui restera à jamais gravé dans sa mémoire. Comment s'appelait-il, déjà ?

 

Les Français seront libérés, émaciés, squelettiques, par la flotte Alliée sous commandement britannique, en 1942. Avec la flotte Alliée, débarquent les Forces françaises libres du général Le Gentilhomme, auréolées de gloire depuis le haut fait d'arme de la brigade du général Koenig à Bir Hakeim. « L'orgueil de la France », dira de Gaulle. Là, en plein désert de Libye, s'est livrée quelques mois auparavant une bataille héroïque qui a enrayé l'avancée italo-allemande, permettant aux troupes du général Montgomery de se réorganiser à Alexandrie, en Égypte, et aux Alliés de garder le contrôle du canal de Suez – accès hautement stratégique à la Méditerranée – et de la région de l'Océan indien. Non seulement Bir Hakeim (le puit du sage) n'est qu'un point d'eau au ras d'un désert caillouteux, un réduit dont la défense tenait déjà de l'exploit, mais la supériorité de l'ennemi en hommes et en matériel était écrasante. Koenig, quant à lui, est connu pour avoir répondu au maréchal Rommel, commandant de l'Afrika Korps, qui le sommait de se rendre que « se rendre n'avait pas été prévu ».

 

A Djibouti, le général Le Gentilhomme serrera la main de chacun des rescapés. Des persécutés. C'est une véritable revue des troupes. Une véritable reconnaissance de leurs souffrances. L'honneur du soldat. L’amiral anglais – l'Invincible Armada personnifiée – enverra un vent de panique sur les Italiens qui, ouvrez les guillemets – en déféqueront dans leurs culottes – fermez les guillemets.

 

Les survivants sont rapatriés sur Madagascar, colonie française, dont les villes portuaires avaient été déclarées ouvertes. Toutefois, une aubaine pour Le Gentilhomme, les 300 officiers et 8000 soldats cantonnés à Djibouti passeront à la France Libre. Dès 1940, les colonies et territoires de la France tombent les uns après les autres dans l'escarcelle des FFL qui deviennent ainsi puissance combattante d'un vaste territoire à défendre dans le camp des Alliés. Les pays de l'Axe ne souhaitaient pas un conflit mondial, sans doute plus difficile sur le plan stratégique, et c'est précisément en prenant les colonies et les territoires de la France – donc en étendant le conflit hors de France – que les FFL ont repris la main.

 

La Guerre avec un grand G se poursuit, mais elle est finie pour mon père. Malheureusement, c'est là qu'elle commence pour moi et ma fratrie : mon père rencontre ma mère à Tananarive et, après la guerre, ils rentrent en France. Elle a une personnalité aux antipodes de celle de sa première épouse. Bien entendu, je pourrais dire de Maman, que c'est une enfance heureuse aux colonies, au sein de la communauté réunionnaise de Madagascar, qu'elle a presque vingt ans de moins que son époux et que, par conséquent, rien ne l'a préparée à ce qui l'attend en France, isolée de sa famille, qui, elle, est demeurée au loin. Mais cela n'expliquerait pas tout.

 

Avant de rentrer en France, le couple fera une longue halte à Djibouti où est né l'aîné de ma fratrie. De Djibouti, je ne retiens qu'une anecdote, assénée, scandée tout au long de mon enfance. Mon père aurait fait irruption chez un Italien et y aurait tout cassé, fou de rage. Un signe alarmant que pourtant ma mère va ignorer. 

 

Nous ne connaîtrons jamais réellement la famille réunionnaise demeurée sur la Grande île et éparpillée à la proclamation de l'indépendance. Le grand-père avait été directeur des postes de Tananarive et l'un de mes oncles sera directeur des postes de Djibouti. Une famille où l'on est fonctionnaire de génération en génération et où s'exprime le plus grand respect des institutions d'État et de ceux qui en sont les rouages. Un contraste saisissant avec la famille paternelle, celle des boulangers, bouchers ou bâtisseurs qui ont fait la France. Les uns ont le teint particulièrement clair et le cheveu indiscipliné des Celtes, les autres, le teint cuivré et les traits asiatiques. Ce sont des Eurasiens de La Réunion, île la plus métissée au monde avec ses Français de l'Hexagone, ses Zarabes et peuples divers. La France et ses multiples visages.

 

 

 

 

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*Gnouf : cellule de prison ; argot de la marine

*« Neg marrons » : C'est l'expression que j'ai retenue ; sachant que le mot peut être sujet à controverse, replaçons-le dans son contexte ; à l'époque, c'est l'expression qui s'employait, mais la portait-on comme un étendard, comme je pourrais le laisser entendre ? On peut en douter. Pour autant, n'oublions pas que le Nègre marron est l'esclave de Guyane qui s'était enfuit pour survivre parmi les Indiens d'Amazonie. Ajoutons à cela que les questions raciales, à l'époque où j'ai grandi, l'après-guerre, sont rarement abordées, pour une raison bien simple : on ne rencontre en France que peu d'ultra-marins.

*Selon les services Archives, Documentation et Patrimoine de Choisy-le-Roi, l’emplacement est exact, mais la première maison où résida Rouget de Lisle, celle de son ami le Gral Blein, n’existe plus.  Il fut accueilli ensuite par la famille Voïart, rue des Vertus (au n°6 rue Rouget de Lisle). C'est dans cette maison qu'est décédé en 1836 Rouget de Lisle. Celle-ci existe encore aujourd'hui et une plaque souvenir est apposée sur sa façade. Il s'agit aujourd'hui d'une habitation privée.

 

 

 

 

 

 

Je suis née dans la France de l'après-guerre et les temps étaient difficiles. On a peu parlé de l'après-guerre, de la France qui se relève, mais ce sont pourtant ces hommes et ces femmes, ces parents, qui ont su se taire, éviter la guerre civile dans des règlements de comptes à n'en plus finir, et à reconstruire la France. Seuls. Il y a des trous dans les rangs et les bras manquent, c'est l'évidence, mais pas le courage. (L'immigration massive des Maghrébins n'est amorcée qu'une vingtaine d'années plus tard.)

 

Se taire, c'est mourir, dit-on.

 

 

 

J'ai quelques souvenirs d'enfance qui me collent à la rétine. J'en profite pour rendre hommage au système scolaire français. Dans la laideur de la petite ville ouvrière et déshéritée ou nous vivions, l'Éducation nationale avait à coup sûr envoyé ses meilleurs. On doit les saluer. Je me souviens avoir été interpellée par une institutrice pour une bêtise que j'avais faite. J'avais sept ans peut-être. J'étais devant elle. Elle m'a dévisagée, longuement, avant d'énoncer lentement : « Mais vous tremblez ! » (On vouvoyait les enfants.) En effet, je tremblais de la tête aux pieds. Elle m'a demandé : « Pourquoi tremblez-vous ? » Elle ne souriait pas et c'était une vraie question.

 

Elle aurait pu me prendre sur ses genoux et le tremblement aurait fichu le camp... momentanément. Un enfant qui tremble de façon incontrôlable, c'est assurément qu'il y a du lourd à la maison et, je l'ai dit, elle travaillait dans un milieu défavorisé ; il y avait sans aucun doute, d'autres problèmes dans sa classe et elle avait probablement une petite famille à s'occuper après la classe. La vraie question qu'elle m'avait posée et bien, malgré mon jeune âge, je l'ai bien comprise : trembler ne servait à rien, ne réglait rien. Autant s'en débarrasser. Et c'est ce que j'ai fait. 

 

Un autre souvenir pour la route. Sans mauvais jeu de mots.  

 

C'est la nuit du 14 juillet. J'ai dix ans, onze ou douze, peut-être, je ne sais plus. Ma mère est là. Ma frangine et moi commençons à nous dissiper un peu dans la foule en liesse. Comme tous les enfants. Sauf que nous nous trouvons soudainement encerclées par toute une bande de jeunes qui nous entraînent à l'écart, dans le noir. La situation devient rapidement périlleuse. Ma frangine parvient à se dégager et à s'enfuir. Je suis seule avec la bande menaçante. Je n'ai jamais eu de trouille aussi intense de ma vie. Mais tout ce que je sais est que je ne veux être ni malmenée, ni violée et que je ne veux pas mourir. Je m'en sors. Si vous saviez par quels bobards, je vous arracherais un sourire. Je dirais seulement que c'était nettement mieux et bien plus efficace que « mon père est policier ».

 

De mon enfance, je garde ces bouffées de malice, pleines de culot, difficiles à expliquer dans l'atmosphère de violence où j'ai grandi. Je me souviens entre autres de ce satyre qui s'était embusqué près de la maison familiale. Penché sur quelque réparation prétexte, il examinait le dessous du moteur de sa mobylette, le derrière en l'air. On voyait tout. Je suis passée d'un pas que, je ne sais trop comment, j'ai gardé égal. J'étais toute effrayée et un peu tremblante. Puis, j'ai poussé la grille du jardin et, prenant mes jambes à mon cou, je me suis mise à brailler « Maman, un satyre ! » Elle ne serait jamais sortie pour voir ce qui motivait l'un de ses enfants à brailler de la sorte et, déni retors et dévastateur, je le savais parfaitement au moment-même où je courais vers elle. En fait, je jouais une terrible tragicomédie. La mobylette a redémarré brusquement tout à fait réparée, mais mon esprit d'enfant a pris bonne note de la précipitation du bonhomme. Une fois par hasard, je l'ai revu, apparaissant cette fois-là en costard, venant de la gare et, probablement, sortant du boulot. Je ne sais trop pourquoi – l'un de mes premiers vrais rapports de force, je ne sais – j'ai crié « Maman, le satyre ! », alors qu'elle n'était pas du tout dans les parages. Quelques passants ont braqué leurs regards sur lui et il a jugé bon de presser le pas ; je l'ai même vu glisser, puis se rattraper.  

 

Mais reprenons l'incident de la fête. Lorsque je regagne ma place, près de ma mère et de ma frangine, c'est le choc. Elles sont absorbées toutes deux dans le spectacle. Ma mère n'a pas été prévenue de ma disparition. Pourtant, j'avais frôlé un danger bien réel, venu de l'extérieur. Les crises de rage du vieil alcoolique, la casse, la crasse, c'était différent. Et le froid. Un froid glacial. Dans une maison aux vitres méthodiquement brisées. En plein hiver. Le froid. Ce danger-là revêtait un aspect ordinaire, tant par sa fréquence, sa soudaineté, que l'impossibilité d'en saisir les déclencheurs. Que ma frangine n'ait rien dit, cela n'avait rien de surprenant, en fait. Il y a des lustres que nous ne lui rapportons plus rien : ma mère est une femme brisée, murée dans le silence, inaccessible.  

 

C'est à partir de ce moment-là que, insensiblement, je me suis mise à compter les années qui me séparaient de l'âge majeur. Fixé à vingt et un ans, à l'époque. Autant dire, la prison à vie. 

 

Revenons à l'aïeule. J'ai dit qu'elle avait été cocher à une époque où les femmes ne l'étaient pas. Le cocher était un personnage important. On lui confiait tout. Ses colis, ses lettres d'amour, parfois sa vie. L’aїeule conduisait une diligence, assurait le transport des passagers et le service postal. Sur la place du Vieux-Pays, la cloche est encore là qui signalait le départ de la diligence. En endossant l'habit de cocher, elle s'était tracé un chemin singulier. Son chemin. Je dois dire que je l'imagine volontiers, aujourd'hui encore, les rênes en main. Pourtant, sa part de responsabilité dans les malheurs qui se sont abattus sur rien de moins que trois générations n’est-elle pas indéniable et est-ce un bilan que l'on peut emporter au paradis ? Dieu seul est juge.

 

L'aïeule avait l'affection de mes cousines qui, aujourd'hui encore, ne tarissent pas d'éloges envers elle. Pourtant, j'ai appris sur le tard qu'elle était loin de faire l'unanimité et les faits interpellent : l'une de mes cousines relate comment elle aimait faire des différences entre les enfants, créant et entretenant ainsi dissensions et jalousies. Une manipulatrice. Tiens, tiens. Exactement le portrait qu'en brossait mon père. Lorsque l'on sait que la cousine en question n'éprouvait que dégoût pour lui, il n'est pas sans intérêt de l'entendre pourtant corroborer ses dires.

 

Il n'en reste pas moins que l'aïeule a su tenir bon la barre de navires pouvant partir à la dérive. Car en dépit des événements qui ont secoué la famille, la fratrie de mon père, rendue à l'âge adulte, a mené une vie stable, famille et métier, et les enfants issus de la fratrie également. Elle a su les mener à bon port et pourtant, nous étions en pleine tempête avec deux guerres mondiales, la Grande crise de 1929 et, souvent oubliée, la pandémie de grippe espagnole qui sévît après 14-18, emportant 20 à 50 millions de personnes (s'ils varient, les chiffres n'en demeurent pas moins atterrants). Une exception, cependant : l'une de mes tantes a divorcé.  L'autre exception, désastreuse, étant bien entendu mon père. On peut dire de l'aïeule qu'elle est demeurée 'seul maître à bord', mais que sans nul doute elle avait oublié deux mots importants. Seul maître à bord... après Dieu. 

 

L'une de mes réflexions de l'âge mûr est que la plupart du temps nous marchons dans les pas de ceux qui nous ont précédé. Nous prenons le relai et, rendus à la croisée des chemins, nous prenons par-ci ou par-là. Et la plupart du temps, les chemins sont là, même si peu empruntés. Il est rare qu'il n'y ait pas de chemin devant soi. C'est rare, très rare. Le temps passe, repasse. Le temps, je ne sais pas ce qu'il fiche, le temps. Il doit être coincé quelque part. J'ai commencé à pratiquer la glisse sur planche en terrain montagneux. Sport extrême. En solitaire. Erreur zéro.  

 

Mais j'apprends un jour que l'on peut vivre en foyer de jeunes filles, tout en étant d'âge mineur. Renseignements pris, ce n'était pas aussi simple. Il fallait pour cela s'adresser à la Justice et obtenir l'autorisation d'un juge pour enfants. J'ai obtenu audience, puis le juge a rendu sa décision. C'était une décision de justice. J'ai donc quitté le foyer parental pour le foyer de jeunes filles. La démarche était inhabituelle pour l'époque. Elle l'est encore aujourd'hui. Fort heureusement. C'est comme un divorce, mais ce sont ses parents dont on divorce. J'ai eu affaire à un juge averti qui a ménagé des parents que la vie n'avait pas épargnés, tout en mettant l'enfant à l'abri. Je l'en remercie encore.

 

Il est rare qu'il n'y ait pas de chemin devant soi. C'est rare, très rare, mais il n'y avait rien, sinon sauter dans le vide. Et c'est ce que j'ai fait.

 

 

***

 

 

 

 

 

 

Quelques décennies plus tard, dans le Grand Nord...

Le Grandpa de mes petits-enfants avait une aïeule, que nous avions surnommée avec affection GG (dji-dji) pour Great-Grandma. Elle avait passé son enfance sur la lande sauvage d'Ecosse, habitant une chaumière, une vraie, avant de partir pour le nouveau monde rejoindre son clan. Celui-ci avait-il été chassé par les effets du remembrement (enclosures), un mouvement qui visait à regrouper les parcelles de terre pour en faire des pâturages à moutons qui donneront le fameux Shetland. Je ne le sais pas. Le mouvement, parti d'Angleterre vers les 1500, envoya par bateaux entiers et sans trop d'état d'âme, des villages entiers, des clans entiers, vers le nouveau monde. Mais il s'agit là d'une autre histoire familiale qu'il ne m'appartient pas de raconter, mais à laquelle il n'est pas défendu de rendre hommage.